Vue par Louvreleuil

La bataille de Champdomergue vue par Louvreleuil

Le neuvième jour du mois de septembre, à deux heures après minuit, le son du tambour me réveilla, et j’entendis qu’on disait à la rue que les ennemis étaient arrivés au Collet-de-Dèze le soir précédent à dix heures. Cette nouvelle était [fut] confirmée, et nous apprîmes qu’ils avaient usé de ce stratagème. Ils avaient fait rendre une fausse lettre à M. de Cabrières, où ils l’avertissaient, sous un nom supposé, qu’il y avait une assemblée en un certain lieu du voisinage à neuf heures du soir, ne doutant pas qu’il n’y courût aussitôt avec sa compagnie pour la dissiper. En effet, ce capitaine ne négligea pas cet avis, et ils ne négligèrent point de se servir de son absence, mais ils descendirent au Colet deux heures après son départ, y préchèrent dans le Temple, qui était le seul des Cévennes qu’on n’avait pas démoli, à cause du dessein que feue Mademoiselle la marquise de Portes avait d’y faire un hôpital[1] ; ils fanatisèrent, ils pillèrent la maison du premier consul, la chambre de l’officier ci-devant nommé, le logis de M. Parayre, le curé, qui s’était caché dans une vigne avec M. Roux, prieur de Saint-Michel, d’où ils entendaient leurs huées ; enfin ils se retirèrent une heure après minuit par le chemin qui mène vers Coudouloux.

On les attendait néanmoins de pied ferme à Saint-Germain de peur d’une surprise, quand on vit paraître le capitaine Poul avec douze soldats pour raser la maison de deux frères qui s’étaient enrôlés parmi les rebelles. Le maire assembla le conseil et l’on délibéra de le prier de nous défendre ; mais il jugea plus à propos qu’il devait aller attaquer les ennemis. Ainsi il choisit vingt-deux jeunes hommes du bourg ou de la paroisse, robustes et vigoureux, qu’il joignit à sa brigade, et après avoir fait charger tous leurs fusils, il prit congé de nous. En ce moment il envoya un exprès à l’officier des Aires pour lui donner ordre de se rendre au Colet avec sa compagnie, à midi ; le sieur de Cabrières était déjà revenu de son expédition avec la sienne, et se disposait à suivre pas à pas les ennemis[2] en attendant du secours ; ces trois compagnies s’unirent donc ensemble, ensuite le capitaine Poul leur commanda de visiter leurs armes et de les mettre en bon état, de ne pas tirer sur le gros des rangs, mais de choisir chacun son homme, de faire leurs efforts pour se posséder au commencement du combat, de se coucher sur leur ventre quand les huguenots[3] feraient feu contre eux, ou de se tenir derrière des arbres ; il leur défendit surtout de ne faire aucune décharge sans son commandement. Ayant ainsi préparé ce petit bataillon, il marcha après les fanatiques, et il les trouva, dans deux heures, avantageusement campés sur une hauteur qui avait au-dessous une petite plaine appelée Champ-Domergue, et un bois penchant de châtaigniers. Comme tout son monde était fumant de [tout en] sueur il fit halte, et il considera ce qu’il avait à faire.

Pendant ce repos, Laporte anima ses gens par un verset d’un psaume et attaqua rapidement le sieur Poul : le combat se commença avec beaucoup de vigueur et s’échauffa bientôt ; il se fit un grand feu d’un côté et d’autre, mais il y eut cette différence que la plupart des hérétiques tirèrent de faux coups, et que les catholiques tuaient ou blessaient dans toutes leurs décharges[4]. (Du récit du sieur Gibertain, blessé en ce combat.) Enfin Laporte voyant quinze de ses soldats étendus par terre et plusieurs autres dérangés et en déroute, prit le parti de gagner en retraite la crête de la montagne. Ceux de Saint-Germain se distinguèrent dans cette occasion, et ils méritèrent les louanges de leur commandant avec d’autant plus de justice, que de cinq blessés il y en avait trois d’entre eux. Le sieur du Gibertain, qui avait reçu deux coups de mousquet, l’un à la hanche, l’autre à l’épaule, fut fait lieutenant de la compagnie des dragons du sieur Poul, en reconnaissance de sa valeur.

[1] Indication strictement exacte.

[2] En quelques lignes, les futurs “ camisards ” sont nommés “ ennemis ”, “ huguenots ”, “ fanatiques ”, “ hérétiques ”.

[3] L’Ouvreleul utilise régulièrement ce mot comme synonyme de protestants.

[4] Ce trait est peut-être authentique, à moins qu’il ne ressortisse à un merveilleux typique de mentalités anciennes.