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A Dantzig,
en octobre 1712, quatre hommes sont arrêtés. Ils viennent
de Stockholm et sont accusés d'être des espions du Roi
de Suède, Charles XII, en guerre contre le roi de Pologne. Pendant
sept mois, ils seront durement emprisonnés, parfois privés
de nourriture, puis expulsés. Parmi eux, un certain Élie
Marion, natif de Barre, en Cévennes, un bourg du Bas-Gévaudan.
Que pouvait bien faire cet homme en ces contrées froides et brumeuses,
si loin des Cévennes, en compagnie de personnages dont le comportement
intriguait toutes les polices d'Europe ?
Les quatre hommes étaient prophètes et parcouraient, depuis
1711, l'Europe, invitant sur leur passage, les " peuples "
à écouter leurs prophéties qu'un d'entre eux notait
dans un cahier, quasiment au jour le jour. Curieuses et extravagantes
paroles. On comprend, à la lecture des ouvrages qu'ils nous ont
laissé, la perplexité et le soupçon des autorités
qui les voyaient traverser leur territoire. Certes les quatre voyageurs
étaient inoffensifs, pacifiques, dénués de tout,
dans la plus grande pauvreté, mais leur comportement était
étrange et les propos qu'ils tenaient contre les clergés
de toutes confessions les rendaient suspects.
Du mois de juin au mois de décembre 1711, ils parcourent une
bonne partie de l'Allemagne, poussent jusqu'à Vienne, puis retournent
à leur point de départ, Londres. L'année suivante,
ils quittent cette ville pour un nouveau périple européen.
C'est à cette occasion qu'ils seront emprisonnés. Relâchés
au début du mois de mai 1713, ils traversent l'Europe centrale
pour se diriger vers Constantinople. Élie Marion est malade mais
tant bien que mal il suit ses compagnons prophétisant irrégulièrement.
En août, ils atteignent la capitale turque. La maladie d'Élie
empire. Ils décident de revenir. Ils prennent un bateau anglais
à Smyrne qui les conduit à Livourne où ils débarquent
le 3 octobre. Marion est souffrant. Les quatre hommes sont assignés
en quarantaine dans le lazaret de Livourne comme c'était la règle
à l'époque par crainte de la peste orientale. Élie
est au plus mal mais ses compagnons décident d'aller à
Rome, Babylone disent-ils. Ils partent le 24 novembre. Élie reste
seul à Livourne. Le 29 novembre, il meurt. Il avait 35 ans seulement.
Singulière est l'aventure de ce cévenol. Élie Marion
est né à Barre le 31 mai 1678. Son père était
ménager, c'est-à-dire paysan assez riche pour faire travailler
ses terres par un fermier ou un métayer. La famille est protestante
depuis 1560 au moins.
Des documents jusque là inédits apportent quelques lueurs
sur l'origine de cette famille. Elle est originaire de Saint-Germain-de-Calberte.
Claude Marion, fils de Jean, s'est installé à Barre dans
la première moitié du XVIème siècle peut-être
à l'occasion de son mariage avec Lucie Pons, une barroise. De
ce mariage naissent deux enfants Jean et Anne.
Ce Jean Marion est maréchal-ferrant. Il épouse Anne de
Pierredon (ou de Puechredon). Le couple teste en 1638. Leurs testaments
permettent de connaître leurs cinq enfants, ceux du moins qui
étaient encore vivants à cette date. Dans l'ordre: Louise,
épouse d'Antoine Valmalle, natif du Masbonnet (mariage en 1624);
Judith, épouse de François Bolomier (chirurgien) depuis
1626; Jacques; Jean et enfin Élie, le grand-père paternel
de notre prophète. Ces alliances permettent aux Marion d'accéder
à la notabilité. Ils font partie du consulat (ancienne
forme de notre municipalité) et participent aux activités
religieuses du consistoire.
Au moment de la Révocation de l'Édit de Nantes (1685),
Élie avait 7 ans. Comme beaucoup de jeunes cévenols, il
va être traumatisé par l'abjuration collective des populations
cévenoles. Abjuration soudaine, brutale, massive, sous la menace
des terribles dragons envoyés par Louis XIV. Mais ses parents
dans le secret de leur maison ne désarment pas et résistent.
Élie comme les autres enfants étaient obligés d'aller
à l'école tenue par le curé du village. Mais une
fois à la maison, sa mère, Louise Parlier, et son père
prennent un soin particulier à "défaire " ce
que le curé avait enseigné. Ces années sont décisives
pour Élie. Jamais, il n'acceptera d'être catholique. Au
contraire, son aversion de ce qu'il nomme l'hérésie ne
cessera d'augmenter.
Mais le jeune homme doit songer à son avenir. Il fait des études
de droit à Toulouse d'abord puis à Nîmes. Visiblement,
il se destinait à être notaire ou homme de loi comme il
y en avait beaucoup en Cévennes. Il est l'aîné de
la famille et son père porte un soin particulier à son
éducation qui lui permettra, espère-t-on, d'accroître
la fortune et l'honorabilité de la famille.
C'était sans compter avec les événements religieux
qui allaient secouer les Cévennes. Élie a 23 ans quand
la vague du prophétisme déferle avec violence sur les
Cévennes gévaudanaises (automne 1701). Le jeune homme
est ébranlé par la vision de ces jeunes prophètes
qui à Barre et dans les environs appellent à la repentance
puis peu à peu à la violence contre ceux qui persécutent
les protestants. Élie, quand il est à Barre en vacances,
ne cesse alors de fréquenter, dans les déserts, les assemblées
religieuses tenues par les prédicants. Sa famille est menacée
par l'abbé du Chaila. Ses deux frères, Pierre et Antoine,
sont touchés par la contagion prophétique et deviennent
des "inspirés" .
Ni Élie, ni ses frères ne participent directement à
l'assassinat de l'abbé du Chaila. Toutefois sa famille est suspecte
aux yeux des autorités. C'est au début du mois de janvier
1702 qu'Élie est touché par ce qu'il appelle l'Esprit
divin. Désormais il est prophète et le restera jusqu'à
sa mort. Au mois de février ou de mars, il se décide à
rejoindre les camisards. Sa famille est alors menacée par les
soldats. Elle abandonne ses biens et se réfugie au désert.
C'est ainsi que sa mère décédera dans un creux
de rocher aux environs de Peyroles (près de Saint-Jean-du-Gard).
Élie partage la vie vagabonde et dangereuse des Camisards. Ce
n'est pas un chef de premier rang. Son action est essentiellement religieuse.
Mais étant un des rares intellectuels parmi ces combattants,
les chefs camisards utilisent ses capacités à partir du
moment où ils sont contraints de traiter avec les autorités
régionales. C'est ainsi que Marion participe aux deux capitulations
qui vont mettre progressivement fin au combat. En 1704 a lieu la première
capitulation. Marion quitte le Languedoc en novembre pour gagner Genève
où il demeure jusqu'au mois de février 1705. Au début
du mois de mars il est de retour à Alès mais les camisards
sont obligés de se rendre une seconde fois. Marion quitte alors
définitivement la France au mois d'août 1705 et se rend
de nouveau à Genève où il retrouve son père,
son frère Pierre et sa sur Louise qui étaient sortis
du royaume en 1704. Les relations de ces cévenols exilés
avec les pasteurs de Genève ou même français réfugiés
ne sont pas bonnes. Ces derniers se méfient des prophètes
et condamnent leurs propos qui s'écartent de l'orthodoxie calviniste
genevoise.
Marion quitte Genève en novembre 1706 toujours sur une inspiration
de l'Esprit. Après être passé par Berne et La Haye,
il arrive à Londres au mois de septembre. Son arrivée
coïncide avec de nombreuses inspirations. Une nouvelle fois, les
relations avec les pasteurs de la colonie française réfugiée
à Londres sont particulièrement mauvaises. Avec trois
autres cévenols, il est à l'origine d'une " fraternité
" religieuse que les Anglais vont très vite appelés
les French prophets (Prophètes
français).
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