|
|
|
|
|
La
maison de l'abbé du Chaila
au Pont-de-Montvert
par Claire Guiorgadzé, architecte du Patrimoine

|
L'auteur de cette étude, Claire Guiorgadzé, est architecte du patrimoine, chargée d'étude pour la ZPPAUP du Pont-de-Montvert, et présidente du Lien des Chercheurs Cévenols. Deux de ses études sur le Pont-de-Montvert ont d'ailleurs été publiées dans les numéros 125 et 126 du bulletin de cette association. A signaler encore que Claire Guiorgadzé prépare un important texte de synthèse sur le Pont-de-Montvert pour les actes du colloque historique "Les camisards et leur mémoire" qui se déroulera au Pont-de-Montvertles 25 et 26 juillet 2002. Ces actes seront publiés par les Presses du Languedoc au début du mois de septembre 2002. Pour des raisons de "lourdeur" informatique, nous avons dissocié de ce texte les plans de toute première qualité dressés par Claire Guiorgadzé, ainsi que ses photos : nous prions le visiteur, s'il veut les consulter, de cliquer sur les mots soulignés dans le texte (le premier ne renvoie pas à des images, mais au récit des événements qui se sont passés dans cette maison). |
|
La
maison de l'abbé du Chaila au Pont-de-Montvert était
située au confluent du Tarn et du Rieumalet, sur la rive droite
des deux rivières, au débouché du pont de pierre.
Dans la nuit du 24 au 25 juillet
1702, cette bâtisse fut prise d'assaut par la troupe de camisards
venus délivrer de jeunes gens que l'abbé tenait prisonniers
dans ses cachots. L'abbé tenta de s'enfuir par le jardin, fut
tué à l'entrée de la place du bourg, et la maison
fut incendiée ; cet événement marqua le déclenchement
de la guerre des Camisards (1702-1710). Des photographies et des cartes postales des années 1900-1950 montrent la maison telle qu'elle était encore à cette date : une grande bâtisse sous un comble à deux versants, couvert en lauzes, et une maison plus petite à l'angle du pont, également couverte en lauzes. Les deux maisons étaient élevées de quatre niveaux : caves enterrée du côté de la rue et ouvertes sur le jardin du côté du Tarn, rez-de-chaussée de plain pied avec la rue, deux étages carrés et comble. Côté sud, la façade de la grande maison s'éclairait de cinq travées de fenêtres dans les étages ; la petite maison d'une seule travée de fenêtres. Les deux maisons étaient réunies du côté du Tarn par une étroite terrasse en pierre, formant une coursive le long de la façade, portée par quatre arches en plein cintre : ce portique existe encore aujourd'hui. A partir du rez-de-chaussée, les façades actuelles datent de 1954 : elles ont été démolies et rebâties en retrait pour l'élargissement de la rue. Il existe une description de la maison de l'abbé du Chaila en 1702, faite dans le cadre de l'enquête qui a suivi le meurtre: " Maison située sur le bout du pont de Montvert au bord de la rivière faisant face au midy, composée de quatre membres à plein pied. Deux desquels n'étaient pas voûtés que par les caves dans la terre et, au-dessus, était le logement du sieur abbé du Chaila, composé de deux étages, deux planchers et un couvert, le tout charpenté de bois de pin. Ladite maison était couverte en pierre plate ; le degré qui montait au premier et au second étage était de charpente. Il y avait deux cheminées dans l'appartement, de pierre de taille ". (AD Hérault
C 257, Déposition de Jacques Desfours, architecte de la ville
de Montpellier.
"
Maison fougaigne à trois étages, couverte en tuiles
[= en lauzes (2)] , 12 cannes 6 pans, chambre joignant 5 cannes, la
maison du four 4 cannes 3 pans, court et passage au-devant 6 cannes,
jardin arrosable au-dessous des maisons 3 boisseaux, maison paillère
joignant la maison, 12 cannes 6 pans ; autre pailler sur le chemin
19 cannes, ayre et ayriel clos, 24 cannes. " Cette
description ne peut correspondre à la bâtisse que montrent
les photographies des années 1920. Il faut donc distinguer
au moins trois états successifs et distincts des bâtiments
sur cette parcelle:
Cette maison comportait quatre membres bâtis, dont deux possédaient des caves voûtées, enterrés du côté de la rue et ouvertes de l'autre côté sur le lit du Tarn. Un seul de ces membres était élevé de 3 étages : la maison " fougaigne " (12 cannes 6 pans, soit environ 50 m² au sol), abritant le foyer, ayant deux étages de planchers au-dessus d'une cave voûtée, et un couvert en lauzes. Les autres membres abritaient la " chambre ", la " maison du four " et une " maison paillère ". L'ensemble était probablement réuni par un mur de soutènement du côté du Tarn, comme c'était le cas sur d'autres parcelles en bordure de la rivière (3). Au-dessous s'étendait un jardin (3 boisseaux) entouré par une haie, dans le lit du Tarn. La maison d'André ne possédait ni le portique voûté aux quatre arches en pierre portant la coursive, ni les murs de soutènement en pierre clôturant aujourd'hui le jardin sur le Tarn. Cette maison fut entièrement détruite dans l'incendie du 24 juillet 1702, à l'exception des " basses voûtes " et d'une partie des " maîtresses murailles ". Un procès-verbal de " vérification et estimation des dégâts " établi à la demande des héritiers de Jean André en novembre 1704, décrit ainsi l'état de la maison après les évènements : "
ladite maison brûlée et entièrement détruite
à la réserve des basses voûtes qui subsistent
encore avec partie des maîtresses murailles, que l'entier couvert
de ladite maison qui contient en plafond dix-neuf cannes, et le couvert
trente cannes sont entièrement ruinés, n'y ayant pas
une seule tuile qui puisse servir, tous les boisages étant
consumés, les cabinets en nombre de deux détruits, de
même que les portes en nombre de neuf et l'escalier, ensemble
deux grandes cheminées et quatre fenêtres croisées
et une demi-croisée, et deux planchers. " Le logement de l'abbé du Chaila était probablement situé dans la partie principale, la " maison fougaigne " à deux étages du compoix, puisqu'on sait qu'il comportait deux étages (J. Desfours) : " deux planchers et un couvert, le tout charpenté en bois de pin ", et desservi par un escalier en bois. L'appartement comportait deux cabinets, deux cheminées de pierre de taille, quatre fenêtres doubles et une fenêtre simple, selon le procès-verbal de 1704. La suite du procès-verbal décrit le mobilier que renfermait ce logement alors qu'il était habité par l'abbé du Chaila : "
Il nous a encore été rapporté par lesdits sieurs
Pascal et Pons que les meubles qui étaient dans ladite maison
appartenant audit sieur de Monfort lors de ladite incendie consistaient
en une grande table de cuisine bois noyer où il y avait trois
tiroirs fermant à clefs, une grande armoire bois noyer, une
grande pille pierre pour faire la liscine, deux pilles à tenir
l'huile, trois chalits un desquels était garni de matelas,
couverte, draps, traversin et un tour de cadis vert de Montpellier,
une table ronde bois noyer, un coffre bois noyer, neuf chaises à
bras tapissières, une autre grande armoire bois noyer, six
chaises de paille, des greniers à trois étages tenant
trente cestiers, une garde-robe bois noyer, une autre table bois noyer
pliante pour faire un carré et un rond, deux petites armoires
dans la muraille. "
La grande
bâtisse que montrent les cartes postales des années 1920
a donc été construite entre 1702 et 1819, dans l'intervalle
entre l'incendie de la maison d'André et la levée du
premier plan cadastral, dit napoléonien. " La France Protestante
" (1846) nous apprend qu'elle abritait à cette date une
auberge. 3/ Les maisons actuelles (1954). Sur l'emplacement
de la maison d'André il y a aujourd'hui deux parcelles et deux
maisons d'habitation juxtaposées. Celles-ci sont élevées
de trois niveaux au-dessus des caves et desservies par des escaliers
distincts. La maison d'angle possède à l'angle du pont
une extension à rez-de-chaussée, couverte en terrasse,
abritant une ancienne boutique à l'angle du pont sur le Rieumalet. La petite maison qui était située à l'angle de l'ancien pont a disparu. Sa cave voûtée subsiste : elle s'étend pour une partie sous la boutique construite en 1954, et pour une autre partie sous la voirie. L'accès de cette cave a été condamné ; seule une petite ouverture permet d'en voir l'espace intérieur, voûté en plein cintre. C'est peut-être l'un des cachots où l'abbé du Chaila détenait ses prisonniers, ces " basses voûtes " mentionnées en 1704 comme ayant été épargnées par l'incendie de 1702.
Les arches
en pierre qui forment le soubassement caractéristique de ces
maisons et qui les signalent au visiteurs, datent du XVIIIe siècle,
comme les murs du jardin clos sur le Tarn.
(2) " couverte en tuiles " signifie ici couverte en lauzes de schiste (" pierres plates " dans le texte de J. Desfours), par opposition aux maisons couvertes " en paille ", c'est-à-dire en chaume. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle la moitié des maisons du bourg est couverte en " tuiles ", l'autre moitié en " paille " (Compoix de Frutgère, 1661). (3)
Exemple sur l'autre rive du Tarn : l'hôtel des Cévennes
est aussi une bâtisse des XVIIIe et XIXe siècles, qui
a englobé une ou deux maisons plus petites du XVIIe siècle
et un jardin ; la façade sur le Tarn a été élevée
sur le mur de soutènement du jardin. La grande maison située
à droite de l'hôtel, à l'angle du pont de pierre,
abritant aujourd'hui la pharmacie, s'est également élevée
sur les murs de soutènement de ce qui était au XVIIe
siècle un jardin, "le jardin du pont". (4)Pour le savoir il suffirait de regarder l'épaisseur du mur dans les étages et d'effectuer des sondages sur le parement. |