Chers
amis,
L'ouvrage collectif, Die Kamisarden, consacré à la Révolte
des Camisards vient tout récemment de paraître. Je souhaitais
que les lecteurs attentifs au sujet et les internautes fidèles
au site puissent avoir un aperçu des thèmes évoqués
dans ce recueil qui rompt, pour le public allemand, avec plusieurs décennies
de silence historiographique outre-Rhin. C'est la raison pour laquelle,
vous pourrez trouver en langue française l'introduction de cet
ouvrage édité en langue allemande que j'ai eu l'extrême
plaisir de diriger, et pour lequel je tiens une nouvelle fois à
remercier tous les contribuants, et singulièrement le principal
artisan de ce recueil, Monsieur Eckart Birnstiel, qui a redonné
par son travail de traduction, pleinement sens aux dimensions fondamentalement
européennes de cette histoire qui reste encore à partager.
Nota
Bene:
Quelques exemplaires de l'ouvrage sont disponibles au Musée
du Désert, à Mialet. Des commandes peuvent être
effectuées directement auprès de l'éditeur allemand
à l'adresse indiquée par Eckart Birnstiel dans le premier
message de présentation du recueil, diffusé sur le site.
Chrystel BERNAT (dir.), Die Kamisarden. Eine Aufsatzsammlung zur Geschichte
des Krieges in den Cevennen (1702-1710). Mit einem Vorwort von Philippe
JOUTARD. Aus dem Französischen übertragen von Eckart BIRNSTIEL,
Bad Karlshafen, Deutschen Hugenotten-Gesellschaft, 2003 [Geschichtsblätter
der DHG, Bd.36], 297 p.
DIE
KAMISARDEN
Introduction
L'année
2002 ne marque pas seulement la commémoration du tricentenaire
du début de la guerre des Cévennes, mais couronne aussi
trois cents ans d'historiographie camisarde. Une historiographie qui
est marquée par les vicissitudes d'un XVIIIe siècle
dédaigneux et d'un premier XIXe siècle méprisant
à l'encontre des insurgés cévenols, que viendront
tardivement contrecarrer les réhabilitations romanesque et
historique des années 1840. Lorsque s'amorce, dans les premières
décennies du XXesiècle, une histoire plus scientifique
de l'insurrection camisarde, la révolte porte encore les stigmates
d'âpres querelles historiographiques entre auteurs catholiques
et auteurs protestants (1) , et il faudra encore plus d'un demi-siècle
pour voir poindre l'avènement d'une histoire plus cuménique.
Dégagée des passions les plus vives, chantée
par la littérature et continuellement enrichie de nombreux
travaux de recherches, la révolte des Camisards semblait donc
pouvoir regagner, à l'aube du XXIe siècle, le rang des
histoires bien connues. Pourtant, ni révolte populaire classique,
ni guerre de Religion traditionnelle, la révolte des Camisards
continue de fasciner les chercheurs dont les études restituent
progressivement la complexité du conflit en décelant,
au cur de l'insurrection strictement camisarde, le champ autrement
plus noueux de la guerre des Cévennes (2) .
L'originalité de la guerre des Cévennes ne repose donc
pas seulement sur la singularité de l'archétype insurrectionnel
(3) , mais également sur la singularité de l'écriture
de son histoire et son support mémoriel (4) . Singularité
d'une histoire dont témoignent tout à la fois le riche
passif historiographique, la nature durablement controversée
des études, et l'intérêt historique tenace en
faveur du sujet. Si l'abondance des publications consacrées
à la révolte depuis près de trois siècles
interdit d'entreprendre ici une étude exhaustive de l'historiographie,
dont Patrick Cabanel rappelle par ailleurs dans sa postface les principaux
ouvrages marquants de son évolution, les grandes tendances
qui ont présidé à l'écriture de l'histoire
de la guerre des Cévennes peuvent toutefois en être esquissées
(5) .
Retenons qu'avant de bénéficier de l'aura actuelle et
de symboliser la lutte pour l'obtention de la liberté de conscience,
l'insurrection cévenole pâtit d'une histoire catholique
qui l'ancra et la maintint, dès son entrée en histoire
au XVIIIe siècle (6) et jusqu'à la première moitié
du XIXe siècle, dans les sphères calomnieuses et blâmables
de la subversion et du déloyalisme, de la criminalité
et de la supercherie, thèmes répréhensibles auxquels
le passé prophétique et la violence des affrontements
fournirent une abondante matière, longtemps utile aux détracteurs
des Camisards. Malgré quelques nuances au tableau (7) , ce
désaveu historique fut d'autant plus net qu'il ne procédait
pas exclusivement des auteurs catholiques, mais également du
mépris des hommes éclairés (8) et de l'opinion
protestante divisée qui, embarrassée par l'aspect séditieux
et féroce de la résistance armée, et hostile
aux pratiques prophétiques, cherchait à se distancier
des révoltés cévenols (9) .
Le processus de réhabilitation de l'épopée cévenole
naquit en grande partie de la fortune littéraire du thème
camisard dans laquelle puisèrent abondamment, dès l'amorce
du XIXe siècle, écrivains, dramaturges ou romanciers
(10) . En Allemagne, le baron de Sinclair devait publier, en 1806,
une tragédie en trois parties sur la révolte des Camisards
(11) qui, peu après, servit de source d'inspiration au roman
de Ludwig Tieck (12) "le tumulte dans les Cévennes"
(13) . De ces premières ruptures sensibles entre portrait camisard
historique et portrait littéraire des révoltés,
se distinguent la biographie romanesque d'Eugène Sue (14) et
l'uvre érudite de Napoléon Peyrat (15) qui, au
milieu du siècle, éveillent l'admiration et forcent
la reconnaissance de ces résistants pour la foi auxquels les
historiens n'avaient accordé initialement que peu d'intérêt
(16) . En révélant l'attrait de ces adversaires du despotisme
louis quatorzien et en présentant l'insurrection camisarde
comme la tête lointaine de la Révolution de 1789, Sue
et Peyrat ouvraient la voie d'un bouleversement historiographique
porté par le courant d'uvres militantes aux accents libéraux
et anticléricaux (17) . La légitimité accordée
aux Camisards, pour s'être heurtée à l'historiographie
protestante longtemps rivée sur le désaveu (18) , n'en
finit pas moins par gommer les réserves initiales des auteurs
protestants et par remporter l'adhésion (19) . Durant la seconde
moitié du XIXe siècle, période marquée
par l'essor des publications (20) , littérature de vulgarisation
et littérature savante s'accordent alors dans un "panégyrique
camisard" (21) , d'où s'opère au XXe siècle
la mutation de l'insurrection en épopée, au prix d'une
certaine stagnation scientifique et d'une virulente riposte historiographique
catholique (22) . C'est néanmoins en ce début de XXe
siècle que s'amorce une transition vers une histoire scientifiquement
plus rigoureuse des Camisards, notamment par un retour à l'exploitation
critique des sources (23) qui permit progressivement d'extraire l'histoire
de la guerre des Cévennes du légendaire, noir ou doré,
en vue d'une histoire apaisée et sereine.
S'ouvre alors un climat propice à de nouvelles approches dont
témoignent notamment les nouveaux champs d'études issus
de travaux pluridisciplinaires entrepris ces trente dernières
années: analyse des phases obscures de la guerre et des ramifications
européennes (24) , démantèlement des ressorts
de la tradition orale et des mécanismes de légende (25)
, dissection du discours et de la gestuelle prophétiques (26)
, identification affinée des protagonistes de la révolte
(27) , études de l'empreinte catholique sur le théâtre
de la guerre (28) , décryptage théologique du discours
camisard (29) , autant de thèmes de recherches nouveaux, dynamisés
par de récentes éditions ou rééditions
critiques de sources (30) qui ajoutent aux travaux actuels la connaissance
des mécanismes d'écriture qui ont présidé
à la rédaction des textes majeurs.
Mais on l'aura compris, l'originalité de l'histoire de la guerre
des Cévennes ne provient pas seulement de ses tribulations
historiographiques ni du seul foisonnement d'études qu'elle
suscita et qu'elle continue de générer. L'originalité
de cette histoire qui n'en finit pas de s'écrire réside
dans la singulière attractivité du sujet dont témoigne
son rayonnement hors des frontières, hors du temps, hors des
strictes bornes de la discipline historique. Hors des frontières
d'abord, parce qu'à bien des égards elle franchit les
limites du royaume pour résonner sur le Vieux continent. Une
dimension européenne qui provient tout à la fois des
encouragements des zélateurs à la résistance
armée, des intrigues et complots fomentés depuis les
pays du Refuge, des soutiens financiers et des projets de débarquements
anglo-hollandais en Languedoc, des phases de replis ou d'exils des
Camisards à Londres, à Genève ou Jersey. Histoire
provinciale aux dimensions européennes dont témoigne
aussi l'écho prolongé de la guerre dans les gazettes
de Berne, Bruxelles, Leyde, Amsterdam, La Haye, Rotterdam, entretenu
par un soutien éditorial à Berlin, en Angleterre, aux
Pays-Bas, et plus marginalement en Italie, où paraissent pamphlets,
récits des inspirés, mémoires camisards ou chroniques
catholiques de l'insurrection (31) . Un débordement géographique
qui se vérifie encore dans les pérégrinations
tardives des French Prophets qui, partis des Cévennes pour
gagner le Refuge britannique, entreprirent de 1711 à 1713 de
continuer à porter la Parole de l'Esprit jusqu'aux confins
de l'Europe, de Postdam à Vienne, de Stockholm à Prague,
de Belgrade à Constantinople. Une histoire hors du temps, ensuite,
que cette histoire de petits, officiellement vaincus, qui charrie
depuis près de trois siècles hommes et pensées,
bien en deçà du seul champ religieux et des thèmes
du fanatisme obscur, pour n'avoir cessé de dynamiser l'idée
de résistance et de liberté de conscience, pour avoir
ouvert et aiguisé les débats sur la lutte non-violente
ou nécessairement armée, pour avoir participé
de l'idée de tolérance religieuse, en interrogeant les
prérogatives d'hommes d'Église et les violences de la
répression d'Etat, à la croisée des disciplines
historiques, sociologiques, littéraires, et théologiques.
Une histoire vive enfin, qui pour être abondamment étudiée,
n'en continue pas moins de se maintenir hors du cercle restreint des
hommes de plume pour subsister dans son berceau originel, au cur
de la mémoire des hommes des Cévennes.
Le présent recueil s'inscrit dans la perspective d'une meilleure
intelligibilité de la révolte des Camisards et plus
largement de cette guerre des Cévennes, qui est à saisir
dans sa complexité par le biais d'une étude volontairement
fragmentée et forcément fragmentaire. C'est là,
je crois, que réside une des principales singularités
de ce recueil dont la présentation de la révolte, pour
en être le sujet central, n'en est pas l'unique finalité.
Nul récit continu donc, mais une série d'articles puisant
au cur de nouveaux axes de recherches, à la croisée
de l'étude des violences populaires et religieuses, des dynamiques
insurrectionnelles et diasporiques. Nulle ambition de livrer l'histoire
mais une histoire de la guerre des Cévennes dans ce qu'elle
contient d'incongru ou de moins connu, sans pour autant en négliger
les principales caractéristiques utiles à une approche
d'ensemble. Mais ces dernières ne sont cependant qu'une façade
classique pour une lecture renouvelée, parfois simplement complétée
de la guerre, dans l'idée de conjuguer trame principale et
interprétations novatrices ou affinées du conflit. Ainsi,
le phénomène prophétique, le profil de la guerre,
les personnalités d'envergures, les principales césures
chronologiques y sont évoquées, mais au travers de ces
repères fondamentaux apparaissent de nouvelles images des révoltés
et de la guerre des Cévennes à la lueur des travaux
les plus actuels et de textes, en majeure partie, inédits.
Car l'ambition initiale fut bien d'offrir une variété
d'approches brassant des notions généralement moins
acquises au traitement de la guerre des Cévennes. Envisageable,
cet exercice le fut par le riche passé historiographique de
la révolte qui permit aux auteurs de s'affranchir parfois des
données les plus unanimement admises pour décaler leur
approche de la guerre sur des champs de réflexion moins traditionnels,
par le biais de prismes moins attendus, avec ce que cela suppose aussi
de limites.
Ainsi, du prophétisme initialement resitué dans son
contexte et accompagné de son legs historiographique, Emmanuelle
Carpuat dresse-t-elle un bilan des connaissances d'où point
déjà la matière du renouveau sur le sujet et
les rectifications au portrait de ces "figures énigmatiques"
des prophètes, encore incomplètement saisies. De ces
laïcs en rupture d'orthodoxie, étudiés par le biais
principal de la répression judiciaire, Emmanuelle Carpuat,
dans son article La Parole au service de la révolte. Prophètes
et Camisards 1685-1715, en établit la terminologie, et leur
distinction d'avec les prédicants, cerne leurs fonctions et
leur rôle dans les rouages insurrectionnels de la guerre, saisie
dans sa longue durée. Mais l'apport de ses recherches ne se
limite pas à des corrections, ni même à de simples
nuances. L'effort de quantification et de localisation, l'analyse
du profil socio-économique des inspirés, celle de leur
gestuelle, de leur discours, de même que la réévaluation
du poids des manifestations physiques dans la dynamique répressive
apportent conjointement de nouvelles précisions, qui pour être
parfois en dissonance avec des données passées pour
acquises, disent tout l'intérêt d'appréhender
le phénomène par des problématiques variées,
et particulièrement sous l'angle judiciaire.
À partir de ses tous récents travaux, Sophie Bazalgette
reprend, dans son article La révolte des Camisards, les étapes
charnières et les faits les plus marquants qui participent
de la singularité de l'insurrection cévenole. Elle y
intègre une géographie et une typologie de l'action
armée, tout en discernant les ressorts des violences camisardes
et le jeu des solidarités confessionnelles, approchant les
objectifs, les cibles des rebelles et le visage de leurs adversaires;
le tout au profit d'une présentation affinée de la première
phase intensive de la guerre des Cévennes (1702-1704/5).
Françoise Moreil présente, dans sa contribution Basville
et la guerre des Camisards: un duel mortel, un des personnages centraux
de la répression royale aux prises avec les révoltés.
Mais l'historienne ne s'attarde pas tant sur la gestion menée
au cur des années de guerre que sur le passif d'une lutte
plus générale, engagée de longue date par l'intendant
contre le protestantisme méridional. Par le biais d'un portrait
saisissant de lucidité de Basville, fort éclairé
du maintien et de l'enracinement de la foi protestante, Françoise
Moreil offre donc les antécédents de l'affrontement
ouvert. En évoquant les dispositifs pour contenir les nouveaux
convertis et les stratégies mises en uvre pour prévenir
les désordres religieux de la province, l'auteur dit à
la fois le zèle d'un représentant du roi auquel furent
confrontés les protestants, et le caractère paroxystique
de la révolte qui s'inscrit nécessairement dans un duel
plus vaste que la crise armée. La guerre y est appréhendée
bien sûr, de l'intérieur, et principalement par l'intermédiaire
des relations entretenues dans la sphère répressive
officielle, entre l'intendant du roi et les gouverneurs militaires
successifs. Mais la singularité de l'approche de l'auteur se
situe bien là, dans la dissection de ces préalables,
autant que dans la présentation des mesures préventives
futures de l'intendant qui permettent d'ancrer le conflit dans un
champ autrement plus vaste que celui de la seule révolte armée.
Ma propre contribution, Les catholiques: un tiers-parti durant la
guerre des Cévennes, évoque un pan comptant parmi les
plus largement méconnus du conflit. Composante délaissée
par l'historiographie, que charrie pourtant le torrent insurrectionnel
des Cévennes, la mobilisation des catholiques civils amène
à s'interroger sur la validité d'un triptyque insurrectionnel
au sein de la guerre des Cévennes. Ces catholiques, Florentins
dans les vallées de la Cèze et de l'Auzonnet, Partisans
dans la Vaunage et Cadets dans l'Uzège, invitent en effet à
revisiter les interprétations les plus traditionnelles de la
guerre des Cévennes pour avoir constitué une tierce
force souvent mal maîtrisée. Car, plus que de simples
auxiliaires des autorités provinciales et plus que de simples
pillards sans vergogne, ces catholiques suggèrent, par leurs
ravages et leurs entorses réitérés à l'autorité
administrative et militaire, de leur reconnaître une place proportionnelle
aux dangers et aux menaces qu'ils occasionnèrent durant les
troubles des Cévennes.
Dans son article Les Camisards dans le Refuge: poursuite de la révolte
et chemins d'exil, Philippe Serisier s'attache au sort individuel
et collectif des insurgés sortis du royaume après la
phase de négociations ouverte en mai 1704, un sujet novateur
jetant la révolte sur un échiquier diplomatique où
se lit l'urgence royale à purger le royaume de ses éléments
subversifs et le sort déjà incertain de ceux qui, soumis
aux autorités, se voient promis à d'autres contrées.
Partant des actes de redditions, Philippe Serisier pose la question
centrale de la destinée de ces insurgés ayant déposé
les armes, et à qui la monarchie, sans avoir accordé
la liberté de conscience, n'exigea pas non plus d'eux leur
conversion au catholicisme d'État. Dénouant les logiques
qui présidèrent aux tractations, révélant
les projets visant à détourner la vigueur des Camisards
au profit des armées du roi alors en guerre contre l'Europe,
l'auteur dépasse l'étude de la gestion conjoncturelle
du problème camisard par la monarchie pour approcher le concept
d'un Refuge camisard et en cerner ses spécificités.
Au travers du périple des soumis, Philippe Serisier nuance
l'image d'un Refuge connu pour avoir été essentiellement
hostile aux rebelles cévenols. Mais en témoignant du
sort singulier de cette double minorité de réfugiés;
minorité au sein de la communauté protestante et minorité
parmi les insurgés, l'auteur invite surtout à réévaluer
la ténacité des exilés à poursuivre la
lutte de leurs frères restés sur le théâtre
de la guerre, tout en pourfendant l'idée d'une traîtrise
dans le départ.
Fabienne Chamayou, dans sa contribution Les Cévennes et le
Refuge britannique, donne à voir toute l'originalité
de la position de l'Angleterre dont l'importance dans la fomentation
des intrigues en faveur des Camisards tranche avec sa position secondaire
de Refuge pour les protestants cévenols. Son étude des
liens entre les Cévennes et le Refuge britannique, appréhendés
notamment au travers des expériences singulières des
chefs camisards exilés à Londres, invite à une
lecture transversale des rôles respectifs de la guerre et du
Refuge dans la dynamique des flux migratoires, le déroulement
de la lutte camisarde et le profil des Réfugiés. Soulignant
les ruptures consommées entre les French Prophets et l'Église
française de Londres, dressant les portraits disparates des
réfugiés, Fabienne Chamayou offre une synthèse
des relations chaotiques entretenues par les Cévenols avec
les sujets de la Couronne et les exilés de la Révocation,
tout en cernant les huguenots ralliés à la cause camisarde.
En relatant l'ultime flambée de violences camisardes en Vivarais,
Éric Teyssier, dans son article La fin de la guerre des Camisards,
des dernières batailles à la mort des derniers combattants
(1709-1711), témoigne des derniers épisodes de la guerre
des Cévennes dont il met en exergue les différences
fondamentales qui les distinguent des premiers temps de la guerre,
le tout à la lueur de sources privées qui, il y a peu
de temps encore, étaient inédites. Empruntant aux recherches
doctorales d'Henri Bosc, l'auteur revisite, à l'appui d'une
correspondance encore délaissée des historiens, la fin
tragique d'un des chefs parmi les plus prestigieux de la révolte
et celle du dernier camisard, dont la destinée singulière
par son ralliement tardif ne témoigne pas moins du quotidien
des derniers insurgés de la foi et de l'acharnement des autorités
royales à extirper ce qui pouvait subsister de résistance
protestante dans la province.
Notre ouvrage se clôt sur les réflexions de Patrick Cabanel
qui propose un première synthèse des commémorations
du tricentenaire de la révolte. J'en suis particulièrement
ravie, car personne n'était plus à même que lui
de l'envisager, non seulement pour avoir été, avec Philippe
Joutard, le grand organisateur du principal colloque de la commémoration
nationale, mais aussi l'artisan de la publication des actes qui résultèrent
de ces journées de débats et d'échanges (32)
. Dans sa contribution Autour du tricentenaire des Camisards (1702-2002):
essai de premier bilan, Patrick Cabanel compare initialement les activités
commémoratives des années 1802, 1902 et 2002, analyse
qui permet d'ores et déjà de mieux saisir l'évolution
de la constitution de la société française, et
plus particulièrement celle du Protestantisme français.
Avec la présentation des nouvelles problématiques et
des récentes approches historiques concernant la guerre des
Cévennes, l'historien met en exergue par le biais de ses réflexions
sur la violence intimement liée à la révolte,
ce que les commémorations, au-delà d'une simple évocation
des événements passés, peuvent provoquer: une
réflexion sur l'historicité de nos propres certitudes
et modes de perception (33) .
Chrystel
BERNAT
Université Paul Valéry, Montpellier III
(1) Philippe
JOUTARD, La légende des Camisards. Une sensibilité au
passé, Paris, Gallimard, 1977, chap.VIII: "Légende
dorée contre légende noire", p.213-251; Bruno DUMONS,
"À propos de la "légende noire" des camisards.
Itinéraires et réseaux de polémistes catholiques
du "Midi blanc"" in Patrick CABANEL, Philippe JOUTARD
(dir.), Les Camisards et leur mémoire (1702-2002). Colloque du
Pont-de-Montvert des 25 et 26 juillet 2002, Montpellier, Les Presses
du Languedoc, 2002, p.185-200; Chrystel BERNAT, La mobilisation des
catholiques pendant la guerre des Cévennes, 1702-1707, [Mémoire
de DEA réalisé sous la direction de MM. Michel Taillefer
et Eckart Birnstiel], Université de Toulouse II - Le Mirail,
1998, p.6-65.
(2) Philippe JOUTARD, "La légende des camisards au début
du XXIe siècle: écriture d'un nouveau chapitre de la mémoire
cévenole", in CABANEL, JOUTARD (dir.), Les Camisards et
leur mémoire
, p.271-278.
(3) Jean NICOLAS, La rébellion française. Mouvements populaires
et conscience sociale 1661-1789, Paris, Éditions du Seuil, 2002,
p.515.
(4) Le thème a été l'objet de la thèse pionnière
en matière d'histoire orale de Philippe JOUTARD, Mythe et histoire
des Camisards du XVIIIe siècle au XXe siecle: étude d'une
sensibilité du passé [thèse Lettres], Université
de Provence Aix-Marseille I, 1974; Marianne CARBONNIER-BURKARD, "La
cachette et la Bible. La mémoire camisarde au Mas Soubeyran avant
le Musée du Désert" et Pierre LAURENCE, "La
mémoire orale du "temps des persécutions": enquêtes
récentes en Vallée-Française, pays de Calberte
et vallée de la Mimente", in CABANEL, JOUTARD (dir.), Les
Camisards et leur mémoire
, p.213-225 et p.257-269.
(5) Cette esquisse s'inspire amplement de l'analyse historiographique
de Philippe Joutard dont sont ici restituées de façon
synthétique les principales articulations: JOUTARD, La légende
des Camisards. Une sensibilité au passé, Paris, Gallimard,
1977.
(6) R.P. Jean-Baptiste LOUVRELEUIL, Le fanatisme renouvelé où
histoire des sacrilèges, des incendies, des meurtres & des
autres attentats que les Calvinistes révoltés ont commis
dans les Cévennes; & des châtiments qu'on en a faict,
3 t., Avignon, J.-C. Chastagnier, 1704; Jean-Baptiste LOUVRELEUIL, L'Obstination
confondue ou suite du fanatisme renouvelé, c'est à dire
de l'histoire des sacrilèges, des incendies, des meurtres &
des autres attentats que les Calvinistes révoltés ont
commis dans les Cévennes; & des châtiments qu'on en
a faict, qui contient tout ce qui est arrivé en dernier lieu,
depuis la fin de l'année 1704 jusqu'au mois de février
1706, Avignon 1706; David-Augustin BRUEYS, Histoire du Fanatisme de
nostre temps où l'on voit les derniers troubles des Cévennes,
t.3-4, Montpellier, J. Martel, 1713.
(7) Anonyme, Histoire des Camisards où l'on voit par quelles
fausses maximes de politique et de religion la France a risqué
sa ruine sous le règne de Louis XIV, 2 vol., Londres 1744; Angliviel
de LA BEAUMELLE, Mémoires pour servir à l'histoire de
Madame de Maintenon et à celle du siècle passé,
t.5, Amsterdam 1756; Antoine COURT, Histoire des troubles des Cévennes
ou de la guerre des Camisards sous le règne de Louis le Grand,
3 vol., Villefranche, Pierre Chrétien, 1760.
(8) VOLTAIRE, Le siècle de Louis XIV, Paris, Garnier, 1947 [édition
originale de 1751], p.185-190; D'ALEMBERT, Éloges lus dans les
séances publiques de l'Académie française, Paris
1779, p.416-420.
(9) JOUTARD, La légende des Camisards
, p. 90-95, p117-124.
(10) PIGAULT-LEBRUN, A.-J. DUMANIANT, Les Calvinistes ou Villars à
Nîmes, 1801. [Comédie historique en un acte]; Fanny REYBAUD,
La Protestante ou les Cévennes au commencement du dix-huitième
siècle, 3 vol., Paris 1828; Hernand ROSWALDE [pseudonyme d'Eugène
THOMAS], Jean Cavalier, ou les Camisards et les Cadets de la Croix 1702-1704.
Récits puisés dans des manuscrits authentiques et inédits,
6 t. en 1 vol., Paris, E. His, 1831; Théophile DINOCOURT, Le
Camisard, 4 vol., Paris, Lecointe, 1833;
(11) John dit "Isaak" von Sinclair est surtout connu pour
avoir été un proche ami de Hölderlin; en 1806, il
publia sous le pseudonyme "Crisalin" [= anagramme de Sinclair]
les tragédies "Der Anfang des Cevennenkriegs", "Der
Gipfel des Cevennenkriegs" et "Das Ende des Cevennenkriegs";
à l'heure actuelle, seule la troisième partie a été
traduite en français; cf. SINCLAIR, Isaak von, La fin de la Guerre
des Cévennes. Drame romantique allemand (1806) [présentation,
notes et traduction de Jean Carbonnier], Montpellier, Presses du Languedoc,
1993.
(12) Cf. Eckart BIRNSTIEL, "La guerre des Cévennes ou la
naissance du roman historique allemand", in CABANEL, JOUTARD (dir.),
Les Camisards et leur mémoire
, p.155-169.
(13) Ludwig TIECK, Der Aufruhr in den Cevennen. Eine Novelle in vier
Abschnitten. Erster und zweiter Abschnitt, Berlin, Reimer, 1826.
(14) Eugène SUE, Jean Cavalier ou les fanatiques des Cévennes,
2t. en 1 vol., Paris, Gosselin, 1840.
(15) Napoléon PEYRAT, Napoléon, Histoire des pasteurs
du Désert depuis la Révocation de l'édit de Nantes
jusqu'à la Révolution française, 1685-1789, 2 vol.,Valence:
Marc Aurel frères, 1842.
(16) ANQUETIL, Histoire de France, t.XII, Paris 1805; Henri MARTIN,
Histoire de France, t.V, Paris 1837; Abraham BORREL, Notice historique
sur l'Église chrétienne réformée de Nismes,
Nîmes 1837.
(17) Charles WEISS, Histoire des réfugiés protestants
de France depuis la Révocation de l'édit de Nantes jusqu'à
nos jours, Paris 1853; Jules MICHELET, Histoire de France, t.XIV, Paris
1861; Eugène BONNEMÈRE, Histoire des Camisards, Paris
1869.
(18) Charles COQUEREL, Histoire des Églises du Désert,
t.I, Paris 1841; SISMONDI, Histoire des Français, t.XXVI, Paris
1841; Agénor de GASPARIN, Des tables tournantes, t.II, Paris
1854.
(19) Guillaume de FELICE, Histoire des Protestants de France, Paris
1850; Ernest ALBY, Histoire des Camisards, Paris 1857; HAAG, Eugène,
HAAG, Émile, La France protestante ou Vies des Protestants Français
qui se sont fait un nom dans l'histoire depuis les premiers temps de
la Réformation jusqu'à la reconnaissance du principe de
la liberté des cultes par l'Assemblée Nationale, 10 vol.,
Paris, Cherbuliez, 1846-1859. L'évolution favorable est très
nettement sensible au fil des notices biographiques des chefs camisards
et des années de parution, cf notamment t.I, III, VI.
(20) Notamment Émile ARBUS, De l'appréciation de l'histoire
des Camisards, Strasbourg 1862; Gustave FROSTÉRUS, Les insurgés
protestants sous Louis XIV, études et documents inédits,
Paris, C. Reinwald, 1868; Jules CHAVANNES, "Les Prophètes
protestants", Chrétien évangélique de Lausanne
1869; Frank PUAUX, Histoire populaire des Camisards, Toulouse, Société
des Livres Religieux, 1873; Philippe CORBIÈRE, "La guerre
des Camisards et ses historiens", Bulletin de la Société
de l'Histoire du Protestantisme Français 25/1876, p.289-311;
Jules VIELLES (éd.), Mémoires de Bonbonnoux, En Cévennes
1883; J.-Alfred PORRET, L'insurrection des Cévennes 1702-1704,
Lausanne, Payot, 1885; Charles DARDIER, La Révolte des Camisards
justifiée, Études de bibliographie et d'histoire, Nîmes,
Bibliothèque de l'Union des catéchumènes, 1889.
(21) JOUTARD, La légende des Camisards
, p.216.-219.
(22)Alphonse DELACROIX, Histoire de Fléchier, évêque
de Nîmes, d'après des documents originaux, Paris: L. Giraud,
1865; Jean-Baptiste COUDERC, Victimes des Camisards, récit, discussion,
notices et documents, Paris: P. Téqui, 1904; J. ROUQUETTE, Une
année de la guerre des camisards (juillet 1702-septembre 1703),
Le Vigan, Impr. Rigal, 1905; J. ROUQUETTE., L'Abbé du Chayla
et le clergé des Cévennes, 1700-1702, Saint-Amand, Impr.
Bussière, 1906; Albert SOLANET, "Un épisode de la
guerre des Camisards. L'abbé du Chaila. Sa mémoire"
extrait des Études des 5 et 20 septembre 1913, p.620-636, p.738-761,
Mende.
(23) La césure s'opère avec Charles BOST, Les pédicants
protestants des Cévennes et du Bas Languedoc, 1684-1700, 2 vol.,
Paris, Honoré Champion, 1912, dans le sillon duquel s'inscrivent
les travaux de Marcel Pin et d'Henri Bosc: Marcel PIN, Un chef Camisard,
Nicolas Jouany, Montpellier, Librairie H. Barral, 1930; Marcel PIN,
Jean Cavalier. 28 novembre 1681-17 mai 1740, Nîmes, Impr. Chastanier
et Alméras, 1936; Henri BOSC, Un grand chef camisard Pierre Laporte
dit Roland. 1680-1704, Mialet, Éd. Musée du Désert,
1954.
(24) Henri BOSC, La Guerre des Cévennes (1705-1710). D'après
les Archives du dépôt de la Guerre à Vincennes,
les correspondances et les mémoires du temps [thèse Lettres],
Paris IV, 1973.
(25) Philippe JOUTARD, Mythe et histoire des Camisards du XVIIIe siècle
au XXe siecle: étude d'une sensibilité du passé
[thèse Lettres], Université de Provence Aix-Marseille
I, 1974.
(26) Daniel VIDAL, L'Ablatif absolu, théorie du prophétisme,
discours camisard, Paris, Anthropos, 1977; Daniel VIDAL, Le malheur
et son prophète. Inspirés et sectaires en Languedoc calviniste,
1685-1725, Paris, Payot, 1983.
(27) Robert POUJOL, L'Abbé du Chaila, Bourreau ou Martyr? 1648-1702,
Montpellier, Les Presses du Languedoc, 1986; Robert POUJOL, Basville
roi solitaire du Languedoc, Montpellier, Les Presses du Languedoc, 1992;
Pierre ROLLAND, Dictionnaire des Camisards. Préface de Philippe
Joutard, Montpellier, Presses du Languedoc, 1995; Jean-Paul CHABROL,
Élie Marion, le vagabond de Dieu 1678-1713. Prophétisme
et millénarisme protestants en Europe à l'aube des Lumières.
Préface de Philippe JOUTARD, Aix-en-Provence, Édisud,
1999.
(28) Richard BOUSIGES, Un village catholique pendant la guerre des camisards:
Saint-Florent (1703-1705), Salindres, Librairie Occitane, 1995; Chrystel
BERNAT, Une révolte et sa contre-révolte. L'action des
catholiques pendant la guerre des Cévennes, 1702-1707, [Mémoire
de Maîtrise réalisé sous la direction de M. Eckart
Birnstiel], Université de Toulouse II - Le Mirail, 1997; Robert
SAUZET, Les Cévennes catholiques. Histoire d'une fidélité
XVIe - XXe siècle, Paris, Perrin, 2002; Robert SAUZET, "Les
milices bourgeoises cévenoles pendant la guerre des camisards"
et Chrystel BERNAT, "La guerre des Cévennes ou le clergé
mis à l'épreuve" in CABANEL, JOUTARD (dir.), Les
Camisards et leur mémoire..., p.103-114 et p.85-101; Chrystel
BERNAT, "La guerre des Cévennes (1702-1707). Camisards,
catholiques civils et troupes royales: de l'affrontement bilatéral
au triptyque insurrectionnel?", Études Théologiques
et Religieuses 3/2002, p.359-383; Chrystel BERNAT, "La guerre des
Cévennes: un conflit trilatéral?", Bull. SHPF 148/2002,
p.461-507.
(29) Philippe de ROBERT, "Une guerre sainte? Les camisards et la
tradition biblique" in CABANEL, JOUTARD (dir.), Les Camisards et
leur mémoire..., p.53-60.
(30) Grégoire VIDAL, Lettres et rapports sur la guerre des camisards
(1702-1704), de Grégoire Vidal, prieur de Mialet. Introduction
et notes de Bernard Atger, Montpellier, Les Presses du Languedoc, 1989;
Daniel VIDAL (éd.), Fanatiques et insurgés du Vivarais
et des Cévennes. Récits et lettres Esprit Fléchier
1689-1705, Grenoble, Jérôme Millon, 1996; Élie SALVAIRE,
sieur de Cissalières. Relation sommaire des désordres
commis par les Camisards des Cévennes. Présentation et
notes de Didier Poton, Montpellier, Les Presses du Languedoc, 1997;
Jean-Baptiste L'OUVRELEUL, Histoire du fanatisme renouvelé. Présentation
et notes de Patrick Cabanel, Montpellier, Les Presses du Languedoc,
2001; Antoine COURT, Histoire des troubles des Cévennes ou de
la guerre des Camisards sous le règne de Louis le Grand, Préface
de Philippe Joutard. Édition critique réalisée
par Patrick Cabanel, commentaires de Pauline Duley-Haour et Otto Selles,
Montpellier, Les Presses du Languedoc, 2002.
(31) Philippe JOUTARD, "Toute l'Europe derrière les Camisards!",
L'Histoire 266/2002, p.72-76.
(32) Patrick CABANEL, Philippe JOUTARD (dir.), Les Camisards et leur
mémoire (1702-2002). Colloque du Pont-de-Montvert des 25 et 26
juillet 2002, Montpellier, Les Presses du Languedoc, 2002.
(33) Je remercie, au nom de tous les auteurs, Eckart Birnstiel d'avoir
traduit intégralement cet ouvrage en allemand, en lui ayant ainsi
apporté son inimitable style personnel.
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