Le
groupe religieux millénariste des French prophets
se transformera en secte en 1713 après la mort d’Élie Marion.
Elle disparaîtra au milieu du XVIIIème siècle. On
estime qu’il a attiré, tout au long de cette longe période,
entre 500 ou 600 personnes. Sous le terme de French prophets, sont
désignés non seulement les membres d’origine française
mais aussi tous ceux qui, de plus en plus nombreux, se sont agrégés
à eux : des Anglais ou des Écossais pour la plupart.
L’expression d’English Prophets serait plus proche de la réalité.
Si l’adjectif de "Français" se révèle donc abusif,
le terme de "Prophète" l’est aussi : les adeptes n’ayant pas
tous été des "inspirés". Ni ces derniers, ni leurs
prosélytes n’ont donné de nom à cette " fraternité "
mystique. Ils s’appelaient entre eux les "Enfants de Dieu". Les
French Prophets ont pour noyau originel quatre "inspirés",
tous "cévenols" et tous anciens Camisards. Dans l’ordre
chronologique de leur arrivée en Angleterre (été
1706) Durand Fage ; Jean Cavalier de Sauve (à ne pas
confondre avec le célébrissime " colonel " Jean
Cavalier de Ribaute) ; Jean Allut, cousin du précédent ;
Élie Marion. Très rapidement, leurs comportements vont attirer
l’attention du public londonien et partant celle des autorités
religieuses et politiques. Prédictions apocalyptiques et millénaristes,
tremblements du corps (en anglais trembling ou shaking
of the body) et théâtralisation tapageuse des cultes
surprennent l’opinion publique qui avait déjà oublié
le comportement des premiers Quakers. Deux affaires vont contribuer
à la notoriété européenne du groupe. En décembre
1707, à la suite d’une longue et laborieuse procédure judiciaire
accompagnée d’une incroyable guerre de pamphlets, Élie Marion
et deux "frères" sont condamnés, deux jours d’affilée,
à une exposition publique infamante en plein cœur de Londres. Sur
l’échafaud, le pauvre Élie portait au dessus de son front
un écriteau sur lequel était écrit : "Élie
Marion, convaincu d'avoir faussement et avec profanation prétendu
être un véritable prophète et d'avoir prononcé
et fait imprimer plusieurs choses comme lui ayant dictées par l'Esprit
de dieu, pour donner de la terreur aux sujets de la Reine". Le Cévenol
était accusé d’avoir publié un recueil d’Avertissements
prophétiques dans lequel il prédisait la très
prochaine destruction de Londres assimilée à Babylone-la-paillarde.
Au
mois de janvier 1708, les French Prophets annoncèrent bruyamment
pour le 5 juin suivant la résurrection d’un adepte récemment
décédé, le docteur Thomas Emes. A la date prévue,
20 000 personnes s’assemblèrent dans le cimetière de Bunhill
Fields. Prudents, les inspirés préférèrent,
ce jour-là, s’éloigner de la capitale. La non-réalisation
de la prophétie n’entraîna pas la disparition du groupe au
grand désappointement de leurs adversaires. Mieux, le nombre des
adeptes continua à croître pour atteindre près de
400 personnes vers 1713 ! Deux ans après l’Affaire Emes, les
French Prophets se sont lancés dans une activité
missionnaire soutenue. Aux Anglais, les Îles Britanniques :
Irlande, Écosse, Nord de l’Angleterre (Oxford, Cambridge, Bristol,
Manchester…). Sur le continent, les Français arpentèrent
l’archipel huguenot en exil : les Provinces-Unies (la " Grande
arche des Fugitifs " français) et surtout l’Allemagne qui
étaient, à leurs yeux, un pays de mission et une terre mystique.
De
toutes ces missions continentales, on ne retiendra que les deux grands
voyages de 1711 et de 1712-1713 durant lesquels Élie Marion et
Jean Allut (accompagnés de Charles Portalès et de Nicolas
Fatio) rencontrèrent, à plusieurs reprises, des cercles
piétistes qui influencèrent à leur tour les Moraves
et plus tard les Méthodistes.
On
insistera d’abord sur l’influence européenne des French prophets.
Un historien du XIXème siècle écrivait : "de
Marie Huber et de Mme de Warens, Jean-Jacques Rousseau retira quelques
uns des principes fondamentaux pour une éducation spirituelle qui
mêlait la raison et le cœur". Il considérait la première
des deux femmes comme "la mère spirituelle" du grand philosophe.
Qui était donc cette Marie Huber éclipsée par la
célèbre Madame de Warens, l’amie de Jean-Jacques ?
C’était une petite-nièce de Nicolas Fatio. Sa famille qui
avait quitté Genève en 1711 s’était établie
dans un village proche de Lyon. Mais les parents de Marie étaient
restés en relation épistolaire avec le mathématicien.
Ce grand-oncle leur avait envoyé les œuvres des French Prophets
(dont très certainement le livre de Marion) et surtout La Mission
de Turquie, un ouvrage qui semble malheureusement aujourd’hui perdu.
La famille Huber avait aussi reçu la visite de deux inspirés
"londoniens", Durand Fage - l’ami intime d’Élie - et François
Pagez. En 1716, deux des trois filles Huber (Deborah, neuf ans et Marie,
vingt et un) commencèrent à prophétiser. Fatio s’en
alarma "par crainte d’une mauvaise interprétation des signes du
Seigneur par (des) novices". Mais à cette date, le groupe était
sur le chemin de la secte et une certaine "orthodoxie" se dessinait à
travers la Discipline qu’il cherchait à faire régner
en son sein. Fatio s’inquiétait aussi du zèle un peu débridé
de Pagez. Sur un "ordre" de ce dernier, Marie Huber se rendit à
Genève, en 1715-1716, pour y prophétiser. Elle fut très
mal accueillie par les pasteurs de Genève et retourna à
Lyon. Son "illuminisme" évolua alors vers un rationalisme déiste.
Marie Huber, cette "théologienne" méconnue du grand public,
nous ramène au buissonnant piétisme helvétique en
butte à l’animosité de la majorité du corps pastoral.
Nous avons déjà rencontré à plusieurs reprises
cette spiritualité dont l’historiographie contemporaine souligne
aujourd’hui, et à juste titre, l’importance théologique,
éthique et culturelle. Malgré l’hostilité des pasteurs
dogmatiques, quelques minuscules groupes piétistes s’étaient
maintenus à Berne, Neuchâtel, Genève, Lausanne, Vevey,
Yverdon, Morges... Ces cercles, très minoritaires, étaient
en relation avec les piétistes germaniques, les Moraves et les
French Prophets. Plusieurs adeptes, en particulier des femmes,
subissaient l’influence du quiétisme (Antoinette Bourignon, Pierre
Poiret) et du mysticisme catholique (Mme Guyon par exemple dont on connaît
l’influence sur les milieux protestants). La ville de Vevey a été
un centre piétiste actif animé par François Magny
, personnage oublié aujourd’hui mais qui mériterait une
biographie ne serait-ce que par ses liens étroits avec Marie Huber
et plus encore à cause de son ascendant sur Mme de Warens qui fut
son "élève spirituelle". Or Magny a été l’ami
des French Prophets. Il connaissait toutes leurs publications et
je tiens, au risque de me répéter, pour très significatif
le fait qu’il ait conservé dans ses archives la seule lettre qui
mentionne la maladie d’Élie dans les prisons polonaises. Le romantisme
de Rousseau doit beaucoup à Mme de Warens et à l’œuvre théologique
de Marie Huber. L’itinéraire religieux (protestant, catholique,
calviniste, déiste) du philosophe témoigne aussi de l’éclectisme
spirituel des piétistes qui, plus que d’autres, mettaient l’accent
sur le Sentiment, les élans du Cœur et le "Moi profond" s’opposant
ainsi à l’impérialisme de la Raison. Relisant la Profession
de foi du Vicaire savoyard ou Les Rêveries du promeneur
solitaire, j’aime y déceler, ici et là, les traces bien
ténues de l’"enthousiasme" de mes Cévenols revisité,
revivifié et enrichi par ces néopiétistes suisses
même si, dans la Nouvelle Héloïse, Rousseau a
pu écrire, à propos de ces derniers, qu’ils étaient
des "sorte(s) de fous qui avaient la fantaisie d’être chrétiens"
à l’instar des "méthodistes, des moraves (et des…)
jansénistes". Les larmes de Rousseau ne sont peut être
pas si éloignées des larmes de sang et des sanglots de Marion.
L’"invention" du paysage cévenol "comme lieu naturel et originel
de l’enthousiasme" et comme terre sacrée de l’inspiration prophétique
doit beaucoup aux épigones de Rousseau dont on sait l’apport dans
le développement du sentiment de la Montagne.
Mais
l’aventure des French prophets dépasse le cadre européen.
Dans "Mille ans de Bonheur, une histoire
du Paradis", Jean Delumeau souligne l’importance du prophète
cévenol Élie Marion (1678-1713) en affirmant que son "message
venu de Londres fut entendu plus tard en Amérique". Mais le lecteur
regrette que dans le chapitre XV consacré à l’Amérique
du Nord (p.275-287), l’historien du millénarisme chrétien
ne revienne pas sur l’influence du prophétisme cévenol en
Amérique du Nord et notamment leurs liens probables avec les Shakers.
A
l’exception de quelques spécialistes, qui connaît en France
les Shakers ? Pour beaucoup, le mot renvoie à un récipient
métallique que l’on agite pour mélanger les ingrédients
d’un cocktail. En anglais, le verbe to shake signifie secouer,
agiter, trembler, ébranler. Les Shakers (littéralement
les trembleurs mais le nom officiel de cette Église est The
United Society of Believers in Christ’s Second Appearing) sont
aujourd’hui une " secte " religieuse dont la notoriété,
dans le Nord-Est des États-Unis, est inversement proportionnelle
au nombre de ses adhérents. Les Shakers sont, en effet,
au nombre de 7 (février 1999), installés dans la communauté
de Sabbathday Lake dans l’état du Maine (Nouvelle-Angleterre, É.-U.).
Paradoxalement, rarement une " secte " n’a suscité, dans
ce pays, un tel engouement qui frise la Shakermania : multiplication
des études et des recherches universitaires ; nombreux colloques ;
transformation des anciens villages shakers en musées ;
publication d’ouvrages d’art sur le mobilier et l’architecture shakers ;
vente d’objets shakers dont certains atteignent des prix astronomiques...
Au moment même où se joue l’avenir de cette communauté
(la moyenne d’âge des adeptes est très élevée),
le Shakerism est devenue " une industrie florissante "
au point de faire oublier ses origines, ses croyances et sa très
rigide éthique puritaine (célibat, règles de vie
communautaire, travail, etc.). Comme le souligne très justement
l’historien américain Stephen J. Stein, les actuels Shakers
risquent de devenir des " icônes vivantes " avec tout
ce que ce phénomène charrie comme mythes et incompréhensions.
Par certains côtés, l’actuelle utilisation commerciale du
mot " Cévennes " fait songer au redoutable marketing
qui entoure aujourd’hui le label " shaker ". Ce rapprochement
n’est pas innocent et il nous conduit à s’interroger sur les racines
historiques de ce mouvement religieux si important pour la culture américaine.
Cette
" église " a été fondée dans la
seconde moitié du XVIIIème siècle par Ann Lee (1742-1784),
une ouvrière du textile illettrée, originaire de l’industrieuse
Manchester en Angleterre. Vers 1758, Ann Lee et quelques membres de sa
famille entrèrent dans une minuscule " société "
religieuse (millénariste) dirigée par les époux James
et Jane Wardley. Les cultes animés par les charismatiques Wardley
donnaient lieu à des scènes qui n’étaient pas sans
rappeler le comportement des " petits prophètes " cévenols
des années 1689-1702 : cris, convulsions, transes, extases,
visions, sombres prédictions apocalyptiques. C’est la raison pour
laquelle les fidèles du couple Wardley furent appelés, par
dérision, les Shaking Quakers (les trembleurs dansants).
Rappelons pour mémoire que le mot Quaker (trembleur en français)
était le sobriquet donné aux membres de la "Société
des Amis" fondée par le célèbre George Fox (1624-1691)
et considéré par ses fidèles comme un quasi prophète
thaumaturge. A leurs débuts, dans les années 1640-50, les
Trembleurs "acceptaient miracles et prophéties comme des manifestations
(…) de l'opération directe" du Saint-Esprit. Mais les Quakers
étaient devenus très pacifiques après avoir été
très durement et cruellement réprimés sous le Protectorat
de Cromwell (1649-1660) puis sous la Restauration (1660-1688). Depuis
la fin du XVIIème siècle, ils glissaient vers le quiétisme
"à l’image de la désillusion progressive des puritains anglais
après les grandes espérances du début des années
1640" et "cherchaient maintenant à créer le Royaume de Dieu,
non plus dans le monde, mais en eux mêmes". Quelques Quakers
qui ne partageaient pas cette évolution se séparèrent
du mouvement en 1670. Il semble que les Wardley aient appartenu à
ce courant schismatique dont les adeptes étaient désignés
sous le nom de Proud Quakers.
Très
rapidement, la " société " des époux Wardley
attira les foudres des autorités politiques et religieuses à
cause de son prosélytisme tapageur. Ann Lee et des membres de sa
famille furent condamnés, à plusieurs reprises, à
des amendes et à de brefs séjours en prison. C’est pour
échapper à une persécution plus sévère
qu’Ann Lee et une poignée de fidèles (dont son mari et son
frère) décidèrent de quitter l’Angleterre au printemps
1774 pour cette " nouvelle terre de Canaan " qu’était
l’Amérique du Nord. Après quelques années singulièrement
discrètes, Ann Lee fonda une petite " communauté "
dans le village de Niskeyuna (=Watervliet) aux environs d’Albany (aujourd’hui
la capitale politique de l’état de New-York). Ce fut le début
de la grande aventure des Shakers qui connurent leur apogée
dans le courant du XIXème siècle (24 villages et 4000 à
5000 adeptes principalement localisés dans le Nord-est des États-Unis).
Faute
de sources écrites nombreuses et fiables, la préhistoire
de la " société " des Wardley et donc des Shakers
est encore obscure voire controversée. Elle repose en partie sur
des traditions orales recueillies après la mort de la fondatrice
Ann Lee. Les historiens discutent toujours de son lien direct
avec les Quakers et les French Prophets. D’autres insistent
sur l’influence des Méthodistes dont quelques prédicateurs
sillonnaient la région de Manchester dans les années 1750.
Serge Hutin pense que les Shakers ont été influencés
par les Philadelphiens, adeptes des idées du théosophe allemand
Jacob Bœhme (1575-1624), le "prince des ésotéristes chrétiens".
Malgré les lacunes de la documentation, il y a tout lieu de croire
que les French Prophets ne sont pas étrangers au comportement
singulier d’Ann Lee et de ses compagnons. C’est la thèse du seul
historien français des Shakers, le dominicain Henri Desroche
pour qui le shakerisme "naît du millénarisme traqué
des prophètes cévenols". Jean Séguy, spécialiste
des non-conformismes religieux et du monde "sectaire" protestant, ajoute
que les "Shakers (…) sont le fruit d’un croisement d’influences où
se retrouvent quakers, inspirés des Cévennes et méthodistes".
Les historiens américains contemporains sont moins catégoriques
sur ces relations bien que Clarke Garret insiste sur l’influence du prophétisme
camisard dans un livre au titre très explicite Spirit Possession
and Popular Religion. From the Camisards to Shakers. Les successeurs
de Mother Ann - c’est le nom que lui donnent les Shakers – se sont
toujours réclamés et se réclament encore des French
Prophets. Selon Henri Desroche, les deux dates "sacro-saintes" du
shakerisme sont : 1706, l’arrivée des prophètes
cévenols à Londres et 1747, le revival de James et
Jane Wardley. Les deux grands textes "canoniques" de ce mouvement religieux
- The Testimony of Christ’s second appearing (1808) et A
summery of Millenial Church (1823) - mentionnent explicitement
le prophétisme cévenol comme source directe du mouvement.
Dans le premier texte, on lit ce passage éclairant : "Ils
(les French Prophets) témoignaient que la fin de
toutes choses était imminente et avertissaient le peuple (d’avoir)
à se repentir et amender leur vie. Ils prévenaient de la
prochaine venue du Royaume de Dieu, de l’année agréable
au Seigneur ; et dans maints messages prophétiques, ils déclaraient
au monde que ces nombreuses prophéties de l’Écriture concernant
les nouveaux cieux et la nouvelle terre, le Royaume du Messie, le mariage
de l’Agneau, la première résurrection et la Nouvelle Jérusalem
descendant d’en Haut, étaient à la portée de main
et seraient bientôt accomplies".
A
deux reprises (1711 et 1713), Halle ("capitale" du piétisme) fut
donc un havre de paix et de réconfort pour nos voyageurs. A leur
second voyage, ils y séjournèrent près d’un mois.
"Peu après le départ des missionnaires (…) au printemps
1713, cinq piétistes devinrent inspirés. Maria Élizabeth
Mathes, âgé de 18 ans, et son père, secrétaire
de Francke (le second grand théologien piétiste après
Spener à l’Orphelinat, eurent des visions et proférèrent
des avertissements. Trois frères, étudiants à l’Université,
reçurent aussi le don d’inspiration. Avec leur mère, une
veuve, les frères Pott formèrent le noyau du Cercle de Halle.
Francke et d’autres responsables piétistes étaient entre
temps devenus hostiles à la " nouvelle dispensation "
qui leur semblait moins partageable. Francke renvoya son secrétaire
Mathes et Theodor Knauth (jeune et brillant prédicateur) fut privé
de ses fonctions à la cathédrale de Halle pour avoir épousé
la cause des prophètes français. Les frères Pott
et le couple Mathes portèrent le message du Seigneur à Berlin
pendant l’été 1714, provoquant un essaim de pamphlets. Ils
se dirigèrent ensuite vers la Wetteravie, une région de
relative liberté religieuse au centre de l’Allemagne où
s’étaient établis de nombreux protestants dissidents et
piétistes. Quatre nouveaux prophètes d’Amsterdam se rendirent
aussi en Wetteravie en 1715. Ils venaient d’un cercle dynamique de fidèles
qui avaient imprimé le premier livre d’Avertissements de John Lacy
en hollandais. Traversant Halle en 1714, ils attirèrent à
leurs réunions quarante personnes malgré l’opposition de
Francke. En 1715, hommes et femmes de Wetteravie commencèrent à
expérimenter les agitations habituelles des prophètes français.
Johan Friedrich Rock, le pasteur luthérien Eberhard Ludwig Gruber
(1665-1728) et d’autres devinrent prophètes". Gruber avait lu le
Théâtre sacré des Cévennes ainsi que
les "œuvres de Jean Allut et d’Élie Marion (traduites en allemand
à Francfort dès 1712)". Dans ses écrits de 1715,
le pasteur reconnaissait sa dette à l’égard de nos Cévenols
en qui "il reconnaissait ses maîtres". Trois ans plus tard, "il
forma une " Communauté de la Vraie Inspiration " dans
la région de Marienborn près de Himbach et Büdingen,
et une communauté analogue se créa à Schwarzenau
(Wittgenstein)". De son côté, "Rock imprima ses propres avertissements
pendant plus de trente ans et prophétisa beaucoup. Nicolaus Ludwig,
le comte de Zinzendorf (1700-1761, filleul du piétiste P. J. Spener,
et par la suite chef des Moraves, rencontra Rock en train de prophétiser
avec des convulsions".
De
ce bouillonnement religieux où se mêlent French Prophets,
piétistes radicaux et frères Moraves vont naître plusieurs
projets d’installation en Amérique du Nord considérée
comme un nouvelle terre promise. Mais avant de franchir l’Atlantique,
retenons que ces Enfants de Dieu allemands ont été
en contact très étroit avec les piétistes suisses
et que les missionnaires Moraves sont allés en Angleterre visiter
le "théâtre sacré" de leurs frères chrétiens.
C’est à leur fructueux contact que John Wesley(1703-1791) va s’engager
sur la voie du méthodisme. Wesley a rencontré à plusieurs
reprises des French Prophets mais les contacts n’ont pas été
bons. On a parfois établi un lien direct entre le prophétisme
camisard en exil et le premier méthodisme weysléien. Si
le méthodisme peut à la rigueur être considéré
comme un produit du millénarisme du XVIIIème siècle,
il le doit davantage à l’influence des Moraves qu’à celle
des French Prophets même si les premières réunions
"méthodistes" présentent quelque analogie avec celle des
inspirés cévenols (rires, transes, convulsions, etc.).
C’est
donc principalement les Shakers américains qui ont entendu
et fait fructifier le message d’Élie Marion et de ses frères.
Jean Séguy rappelle que le "phénomène Shaker plonge
ses racines lointaines dans le prophétisme des Cévennes
et dans les groupes d’illuminés allemands et britanniques qu’il
a suscités ou revivifiés. Tous ces groupes ou presque partageaient
l’espoir d’un prochain retour du Christ et croyaient à un millenium
terrestre qui verrait la récompense des " saints "".
Et cet historien de citer plusieurs communautés millénaro-communautaires
(aujourd’hui disparues pour la plupart) dont quelques radicelles s’enfoncent
dans le terreau prophético-cévenol : Mount Lebanon ;
"la femme dans le désert" ; Ephrata (Pennsylvanie) ;
Harmony (Pennsylvanie) ; Zoar ; "Société d’Amana"
(Iowa); Oneida.... A l’exception de Mount Lebanon qui est une communauté
shaker, les autres sont souvent d’origine germano-piétiste. Leurs
founding fathers, immigrants allemands pour les plus nombreux,
ont été en contact direct ou indirect avec les Quakers,
les Moraves, les Méthodistes et les inévitables French
Prophets anglais ou continentaux. Longtemps méprisé,
décrié ou dénigré, le prophétisme cévenol
en exil doit aujourd’hui être reconsidéré pour son
influence sur le piétisme germanique ou suisse et pour son apport
à la culture nord-américaine à travers les Shakers.
Dans
ce siècle des Lumières qui se veut rationaliste, la parole
prophétique, la personnalité d'Élie Marion et de
ses amis détonnent, dérangent, intriguent, interpellent.
Entre les sarcasmes grinçants de Voltaire - de tous ceux qui ne
voient dans les prophètes qu'imposture et simulation - et le discours
prophétique des humbles et des laissés-pour-compte de la
Grande Histoire, dans cette rupture, se niche un abîme que nulle
analyse, nulle histoire, nulle exégèse ne viendra combler
: "Quand vous aurez saccagé, vous serez saccagés : car
la lumière est apparue dans les ténèbres pour les
détruire! " (Jean Allut, un des compagnons d'Élie Marion).
Bibliographie
sommaire :
Chabrol,
J.-Paul, Élie Marion, le vagabond de Dieu (1678-1713).
Prophétisme et millénarisme protestants en Europe à
l’aube des Lumières. Edisud, Aix, juin 1999.
Delumeau,
J., Mille ans de bonheur, Une histoire du Paradis, tome II, Paris,
Fayard, 1995. Élie Marion et Jean Allut sont cités à
la page 198. Bonne synthèse.
Garret,
C., Spirit Possession and Popular Religion : From the Camisards to
the Shakers, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1987. Un ouvrage
important sur l’impact du prophétisme cévenol. L’auteur
cite E. Marion.
Jaffro,
L., " Des Illuminés aux Lumières : Shaftesbury et les
French Prophets ", Causses et Cévennes, N° 4, 1992.
Kirk,
J. T., The Shaker world :, Art, Life, Belief, Harry N. Abrams,
Inc., New-York, 1997. Magnifique livre d’art sur la culture matérielle
et religieuse des Shakers. La partie historique est très intéressante.
L’ouvrage contient une citation d’Élie Marion extraite du Théâtre
sacré des Cévennes. Je tiens à remercier ici
Anouk, Nicole et Jacques Mauduy qui m’ont rapporté des États-Unis
ces livres et ces articles passionnants sur les Shakers américains.
Newman,
C., et Abell, S., " The Shaker’ brief eternity. Last two surviving
communities in the U.S. maintain commitment to spiritual perfection ",
National Geographic v176, septembre 1989.
Schwartz,
H., Knaves, fools and madmen and the subtile effluvium, a study of
the opposition to the french prophets in England, 1706-1710, University
of Florida, Social Science Monograph Series, 62, Gainesville, 1978. Schwartz,
H., The French Prophets in England : A social history of Millenarian
group in the early eigtheenth century, Yale University, 1974, édit.
1976.
Skees,
S., " The last of the Shakers ? (American shakerism) ", Ms
Magazine v5, mars-avril 1995, 40.
Stein,
S. J., The Shaker experience in America : a history of the United Society
of Believers, New Haven and London, Yale University Presse, 1992.
Excellent ouvrage sur les Shakers, appelé à devenir un grand
classique.
Vidal,
D., L’ablatif absolu, théorie du prophétisme, discours
camisard, Paris, Anthropos, 1977.