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Voici
le récit que Brueys fait de la bataille (Histoire
du fanatisme de nostre temps, tome IV, Montpellier 1713) :
" Mr de Miromenil ne dicontinua point de suivre les révoltez
qu'il ne les eust découverts ; & il les joignit enfin à
six heures du soir près d'un Lieu appelé Barjac. Ils
estoient postez sur la cime de la montagne de Leiris, qui est fort
haute, & de très difficile accés, au pied de laquelle
coule la petite rivière de Bresson. Dans la saison où
l'on estoit alors, il y avait encore assez de jour pour les combattre.
Il passa ce Ruisseau à leur vûë, & commença
à monter par leur droite pour les attaquer. Dés qu'ils
s'apperçurent qu'on marchoit à eux, ils firent tout
d'un coup un mouvement, qui fit croire qu'ils s'alloient jetter dans
un Bois qui est de l'autre costé de la Montagne ; mais un moment
après, on les vit revenir dans leur premier poste ; ils s'y
rangerent en bataille, preparerent leurs armes, & se mirent à
chanter leurs Pseaumes.
On estoit assez prés d'eux, pour juger qu'ils n'estoient alors
qu'environ deux cent, les autres s'estoient retirez dans leurs Villages
en quittant la Montagne d'Isserlets : Cependant quoiqu'ils fussent
en si petit nombre, ils ne voulurent pas se servir de l'avantage de
la hauteur, que nous n'avions pû encore gagner sur eux ; ils
vinrent fierement à nous, s'approcherent à dix pas des
Bataillons, & firent leur décharge un genouïl à
terre, avec cette audace que le fanatisme donne à ceux à
qui il a fait perdre la raison.
Nos Soldats essuyerent leur feu sans se rompre ; & quoiqu'ils
eussent encore à monter, ils allerent sur eux d'une maniere
si vive & si prompte, qu'ils ne leur donnerent pas le temps de
recharger, mais les enfoncerent de tous costez la bayonete au bout
du fusil, tuant tous ceux qu'ils pouvoient joindre.
Les Revoltez ne laisserent pas encore, quoiqu'accablez de toutes parts,
de se deffendre jusqu'à la derniere extrémité,
& de combattre en desesperez, les uns à coups d'épées,
les autres avec des faux manchées à rebours,& ceux
qui n'avoient pas d'autres armes se servoient de pierres, que le Champ
du combat leur fournissoit abondament.
Ce fut alors qu'on vit faire à ce Justet(1) de Vals, dont j'ai
déja parlé, une action, qu'on auroit de la peine à
croire, si plusieurs n'en avoient esté les témoins :
Cet homme feroce n'ayant plus d'armes à la main, & se voyant
pressé par deux Grenadiers, qui ne lui donnoient pas le temps
de lever des pierres, les saisit tous deux par les cheveux ; &
comme il estoit extrémement fort, il se mit à les secoüer
l'un contre l'autre, avec tant de violence, qu'il les auroit peut-estre
assomez, si un de leurs Officiers n'estoit survenu, qui le perça
de plusieurs coups d'épée au travers du corps, sans
lui pouvoir faire lâcher prise, qu'aprés qu'il les eut
entrainez tous deux par terre avec lui, & qu'il eut expiré
sur eux.
Il y en eut plus de six-vingt de tuez sur la place, entre lesquels,
outre ce redoutable Justet, on trouva aussi Dupont, dont il est parlé
dans une des lettres que j'ai rapportées, & qui passait
pour le plus habile de leurs chefs : Les trente Jeunes Hommes de Vals,
qui avoient assassiné Mr de Vacance (2), y furent presque tous
tuez : leur predicant fut aussi trouvé parmi les morts ; il
estoit vêtu d'une longue robe noire, & il avoit esté
vû dans l'action au milieu d'eux, les exhortant à combattre.
Par les dépoüilles des morts, dont les Soldats profiterent,
on ne douta point que les principaux des Rebelles n'eussent été
tuez : Le Champ de bataille se trouva couvert de leurs armes. Pour
le nombre des blessez, il ne fut pas possible de le sçavoir
: la plûpart se trainerent comme ils purent d'un costé
et d'autre dans les Bois, & ceux qui ne purent pas fuir ne voulurent
point de quartier.
Abraham leur général, ne combattit point : on sçut
qu'il en avoit esté empêché par deux blessures
qu'il avoit reçües au combat (3) du sieur de la Caze dont
il n'estoit pas encore guéri ; mais il fut vû à
cheval, escorté de vingt Hommes, au sommet de la Montagne,
d'où il fut spectateur de l'action, & prit enfin la fuite
avec le débris de ses Gens, dans les Bois du voisinage, où
ils furent poursuivis jusques bien avant dans la nuit ...
... Mr le Chevalier de Miromenil, qui combattit à la teste
des Bataillons, avec toute la conduite et la valeur possibles, y fut
blessé d'un coup de pierre à la teste, & eut le
bras cassé d'un coup de fusil : Les deux Capitaines des Grenadiers
de son regiment y furent tuez : Il y eut encore deux autres Capitaines
& trois Lieutenants blessés, dix soldats tuez, & une
quarantaine blessez ...
Récit
de la bataille de Leyrisse par un anonyme publié par Marius
Tallon au siècle dernier sous le titre : Fragments de
la guerre des camisards dans les environs d'Alais, Vernoux, le Cheylard
(Privas, 1887).
Nous avons, grâce au manuscrit original déposé
à la Bibliothèque nationale (Nouvelles acquisitions
n° 6138), pu corriger quelques fautes de transcription. On remarquera
la forte ressemblance avec le récit de Brueys.
"
Quoique les troupes marchassent depuis 2 heures du matin, M. de Mirominis
(4) suivit les camisards jusqu'à sept heures et demie du soir
qu'il les joignit à un lieu appelé Base (dans le texte
original on lit indiscutablement Basa) et les trouva postés
sur la montagne de Legus (on lit distinctement sur le manuscrit Leyris)
haute et difficile, au bas de laquelle est la petite rivière
de Busson (pour Duzon). M. de Mirominis la passa et se mit en devoir
de monter la hauteur par la droite des camisards. Ceux-ci parurent
alors vouloir se retirer de l'autre côté de la montagne
dans un bois. Mais étant tout-à-coup revenus sur la
même hauteur que M. de Mirominis n'avoit pu gagner, ils firent
prier et chantèrent des pseaumes, et ensuite ils vinrent à
dix pas de deux bataillons, dominant sur eux par la hauteur qu'ils
occupoient, firent leur décharge genou à terre, avec
une audace incroyable pour des gens de cette espèce qui n'étoient
guère plus de 160. Les bataillons l'essuyèrent et montèrent
toujours à eux la bayonete au bout du fusil, d'une manière
si vive et si prompte que les camisards n'eurent pas le temps de recharger
leur fusil. Ayant quitté leurs armes, prirent des pierres.
Mais il en périt des camisards plus de 80 sans compter les
blessés. Deux de leurs chefs furent tués dont l'un s'appeloit
Daniel (5) qui passoit pour le plus brave. Parmy les morts on trouva
le ministre avec une robe noire qui descendoit jusqu'aux genoux, lequel
étoit au milieu des camisards pendant l'action, les encourageant
et les exhortant à bien faire. Abraham le premier chef n'apas
combattu : il parut seulement à cheval au haut de la montagne
avec 20 hommes qui l'environnoient, et s'enfuit au commencement du
combat. Il fut pourtant blessé de deux coups de fusil. Ils
furent poursuivis de l'autre côté de la montagne jusqu'à
la nuit. Quercy (6) fit des merveilles dans cette action, mais sa
bravoure lui couta deux capitaines de grenadiers. Deux autres furent
blessés, de même que M. de Mirominis qui fut blessé
d'un coup de pierre qui lui cassale bras ; 9 soldats tués et
20 blessé. Du depuis Abraham a été pris et tout
fut dissipé. "
Une
lettre adressée au maréchal de Montrevel le 9 juillet
1709, publiée par Eric Teyssier dans la Revue du Vivarais
du 4e trimestre 1998, traite de cet épisode :
" Le sieur Dumolard, subdélégué de M. de
Basville à qui tous les amis venaient en foule, servit de guide
au chev. De Miromenil. Le soir du 8, environ sur les 5 heures et demi,
ils découvrirent la troupe de camisards qui n'était
que d'environ 160 hommes sur une montagne appelée de Leyris
entre la paroisse de Boffre et celle de la Batie de Crussol. M. le
chev. De Miromenil marcha le plus diligemment et dans le meilleur
ordre qui lui fut possible à ces gens-là qui s'étaient
fort bien postés à son approche. Sur les 8 heures ils
firent mine de vouloir éviter le combat, ce qui leur était
fort aisé, mais ayant tout d'un coup changé de contenance
ils vinrent à la rencontre des troupes du Roy qu'ils chargèrent
les premiers fort brusquement comme des furieux. Le combat fut très
opiniâtre. Les camisards s'étant jetés après
la première décharge tous au travers des troupes contre
lesquelles ils se servaient de toutes sortes d'instruments pour les
tuer, principalement des pierres dont ils faisaient pleuvoir une grêle
jusqu'à prendre les soldats à bras le corps et par les
cheveux pour les terrasser. Ils cédèrent pourtant au
nombre et prirent la fuite par des pays inaccessibles à la
faveur de la nuit. Cette affaire leur coûte plus de 50 hommes
tués sur place et un plus grand nombre de blessés, parmi
les premiers sont à coup sûr par tous les indices qu'on
a, les principaux et plus déterminés de leurs chefs
et de leurs combattants. Les troupes ne se servaient que de bayonnettes
et on ne tira que sur les fuyards. Le chev. De Miromenil a eu le bras
gauche cassé d'un coup de pierre, le droit aussi un peu blessé
et un coup léger à la tête. Les camisards tiraient
aux officiers par préférence, il y en a eu 8 de tués
ou blessés, les deux capitaines de grenadiers ont été
tués zsur place avec 9 ou 10 soldats et 30 blessés.
M. le duc de Roquelaure marcha le lendemain après les fuyards,
il visita le champ de bataille et fit faire des recherches très
exactes des blessés qui pourraient s'être cachés
dans les maisons du voisinage.... "
Henri
Bosc (La guerre des Cévennes tome V page 947) a retrouvé
aux Archives de la Guerre (SHAT A1 , vol. 2184, folios 104 et 108),
deux courts billets du chevalier de Miromesnil :
" Ayant esté commandé le 11 juillet , par ordre
de M. le duc de Roclaure et ayant été envoyé
pour chercher les rebels de la province, j'ay eu le bonheur de les
trouver, et les ayant battü de mon mieux, étant très
persuadé que M ; le duc de Roclaure vous en aurat fait le détail,
aussy bien que M. de Basville... "
1er août. " Je suis fort consolé d'estre estropié
du bras gauche, puis que j'ay esté asses heureux d'esterminer
les camisards. Les prisonniers faits jusques à présent
se sont trouvés blessés dans cette action ; et nous
découvrons chaque jour que non seullement ils perdirent dans
cette journée les 2/3 de leur troupe morts ou blessés,
mais encore les plus fermes et les plus scélérats. En
sorte que ce quy en avoit eschapé ne fust pas en estat de résister
à la moindre troupe "
Enfin
Antoine Court (Histoire
des troubles des Cévennes), donne bien après
le combat un récit apportant des variantes importantes sur
des détails, recueillies d'après lui auprès de
témoins :
" On apprit qu'ils étaient, le 8 de juillet, sur la montagne
des Isserlets près de Vernoux, où s'étaient assemblés
quelques protestants du voisinage, pour assister à un exercice
de religion qu'il y eut ce jour-là. On apprit de plus, que
leurs chefs avaient hautement déclaré qu'ils y voulaient
attendre les troupes ; et qu'ils avaient eu l'insolence d'envoyer
ordre à tous les curés des environs, de sortir de leurs
paroisses sous peine de la vie.
Il y eut aussitôt conseil de guerre : on y décida d'aller
attaquer les camisards sur cette montagne, par trois différents
endroits. Le chevalier de Miromenil avec deux bataillons du régiment
de Quercy dont il était colonel, eut ordre de marcher à
Vernoux ; le régiment de dragons du Languedoc, à Saint-Julien
; et le duc de Roquelaure avec le reste de la petite armée
se rendit du côté du Cheylard et de Gluiras.
Ils sont attaqués par deux bataillons. Leur valeur étonnante(
L.T.IV. pag.258. Mss. ) Les mécontents ne tardèrent
pas à être informés de ces mouvements, et de cette
résolution, et comme il y avait ce jour-là parmi eux
grand nombre de femmes et d'enfants qui étaient venus assister
à leur dévotions, ils ne voulurent pas les exposer au
combat en les retenant, ni au danger d'être arrêtés
par les troupes en leur donnant congé ; ils abandonnèrent
donc cette montagne et escortèrent jusqu'en lieu de sûreté
cette cohue désarmée de femmes et d'enfants. Ils se
retirèrent ensuite sur la cime de la montagne de Leiris, qui
est très haute et de très difficile accès, et
au pied de laquelle coule la petite rivière de Bresson. C'est
là qu'attaqués le même jour à six heures
du soir, ils firent des actions de bravoure que leurs ennemis même
élevaient au-dessus de celles des anciens romains : telle est
l'idée que du Molard, présent à ce combat, en
donnait à un gentilhomme protestant de qui je le tiens. En
effet quatre-vingts hommes au plus, mal armés et presque sans
munitions, ont l'audace non seulement d'attendre les troupes, mais
même d'abandonner un poste avantageux pour aller au-devant d'elles,
et de les attaquer ; et ils sont assez intrépides pour en venir
avec elles à la mêlée et aux armes blanches, pour
les enfoncer, pour les faire plier, et pour ne point abandonner le
champ de bataille, qu'au moment qu'enveloppés de toutes parts,
ils vont être accablés par le grand nombre.
Brueys, l'infidèle et le partial Brueys, n'a pu s'empêcher
de convenir d'une partie de ces vérités : il mêle
son récit de quelques mensonges, augmente le nombre des camisards
d'un peu plus du double, et use de plus d'une réticence ; mais
tel qu'est ce récit, il mérite d'être rapporté....
(suit le récit de Brueys)
...De tels aveux doivent avoir beaucoup coûté à
un historien tel que Brueys ; et la bravoure des camisards doit avoir
été bien au-dessus de celle qu'on exalte à l'ordinaire,
pour avoir forcé cet auteur à en dire autant. Il ajoute
un trait d'un de ces braves, qui fait bien voir ce que les troupes
auraient eu à craindre, si le nombre des camisards eût
été tant soit peu plus considérable ; et ce que
les princes ont à redouter, lorsqu'ils ont à combattre
des gens que la persécution a réduits au désespoir,
et qu'ils réclament des libertés qui leur sont plus
chères que la vie même.
( Mém. manusc. ) Pour être tout à fait sincère,
l'historien aurait dû ajouter que ces deux malheureux grenadiers
(7) expirèrent sous leur vainqueur ; que celui-ci avait percé
plusieurs rangs pour se saisir d'un drapeau ; qu'il l'enleva à
l'officier qui le portait, en le blessant ; qu'il se faisait jour
de nouveau en faisant mordre la poussière à tout ce
qui se présentait devant lui, lorsque étant aux prises
avec ces deux grenadiers, il fut enveloppé de tous côtés
et percé enfin de plusieurs coups d'épée au travers
du corps.
Il fut heureux pour les troupes et malheureux pour les camisards,
qu'Abraham, qui passait pour leur général, et qui ne
cédait ni en force ni en bravoure au brave Justet, ne put pas
combattre ce jour-là ; il en fut empêché par deux
blessures qu'il avait reçues dans un combat précédent
( Brueys. Hist. du fan. t.iv. p.268. ), et il ne put qu'être
spectateur de loin. Avec Justet les camisards perdirent Dupont un
autre de leurs chefs, qui, selon Brueys, passait pour le plus habile,
et une trentaine de leurs gens. Les autres se firent jour au travers
la multitude qui les enveloppait : et le firent avec tant de résolution
et de courage, qu'on n'osa pas les suivre dans leur retraite....
Cinquante à soixante mécontents échappent aux
troupes : leurs marches et contre-marches. On fut plusieurs jours
sans avoir des nouvelles certaines du reste des camisards. On apprit
seulement qu'ils avaient paru du côté de Pierregourde
; qu'ils avaient passé dans la nuit la rivière d'Eyrieux,
au nombre de soixante ; que Monteils, gentilhomme de ce canton, qui
commandait une compagnie franche, avec un détachement de deux
cents hommes, était après eux au pont des Oullières,
et qu'il espérait de les joindre incessamment ".
(1) Brueys
avait précédemment présenté ce Justet,
disant qu'il avait été lieutenant de Cavalier, et qu'il
avait amené à Mazel une trentaine de jeunes gens de
la région de Vals. Sur la famille de ce Justet voir :H. CHAPON,
Origine des guerres de religion dans le Vivarais (1618), Vals et la
famille de Justet, Paris, 1911
(2) Claude de Vocance, seigneur de la Tour (paroisse de St-Pierreville),
était haï des protestants pour ses persécutions
(c'est lui, entre autres, qui avaient surpris l'assemblée du
Creux de Veye en septembre 1701), et son exécution dans les
bois de Rozet au mois de mai 1709 avait donné le signal de
la tentative d'insurrection de Mazel dans le Vivarais.
(3) Lors d'une escarmouche près de St-Fortunat le 13 juin.
(4) On reconnaît l¹influence du patois (assez proche du
franco-provençal dans notre région) dans la tansmission
orale des noms :« Mirominis » pour Mirosménil.
En patois on ne prononce pas le « l » final ce qui explique
l'orthographe phonétique, de même pour « Basa »
on ne prononce pas le c final dans « Barjac ». on dit
en patois « Bardza ».
(5) C'est une erreur puisque Daniel Guy dit Billard fut tué
plus tard, très probablement en septembre près de Vors
(St. Etienne de Serre). Son cadavre fut exposé à Vernoux
sur une roue. Une croix de mission catholique dite « croix de
Billard » fut ensuite érigée à cet emplacement
et se trouve encore aujourd¹hui à l¹entrée
du village de Vernoux-en-Vivarais à gauche en venant de St.
Péray ( route D 14). Mazel ayant pu s¹enfuir il semble
que seul des trois Dupont ait été tué à
Leyrisse .
(6) Miromesnil était colonel du régiment d'infanterie
du Quercy.
(7) Ceux qui avaient été pris aux cheveux par Justet
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