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Le meurtre de l’abbé du Chaila

(titre ajouté par notre rédaction : le titre original est le mot Relation indiqué plus bas)

Archives Nationales. TT3 240 dossier II, folios 87 à 92

Cette relation, à notre connaissance inédite, fait partie d’un lot de correspondances avec l’évêque d’Uzès, et présente un récit catholique de la mort de l’abbé du Chaila. On pourra le comparer utilement avec le récit de Rampon que nous présentons également, ainsi qu’avec les autres récits déjà publiés comme le récit d’Abraham Mazel.


Relation

Le lundi 24e juillet 1702, sur les 9 à 10 heures du soir, quatre vingt ou cent hommes armés abordèrent le lieu qu'on appelle le Pont de Montvert, et après avoir mis des sentinelles sur toutes les hauteurs, une trentaine de ces gens allèrent droit à la maison de la veuve d'André, ou Mr l'abbé du Chayla logeait, et où il y avait une chapelle où l'on disait la sainte messe journellement, deux de ces mutins firent d'abord leurs efforts pour abattre la porte; à ce bruit mr l'abbé se mit lui-même à la fenètre, et leur ayant demandé ce qu'ils voulaient, ils lui dirent qu'ils voulaient des prisonniers qu'il avait fait prendre, et qui étaient actuellement dans cette même maison; ces prisonniers étaient un guide et les autres étaient des gens que le guide emmenait dans les pays étrangers; mr l'abbé offrit pour lors de les leur remettre, mais s'étant aperçu que sa maison était entourée d'un grand nombre de gens armés qui chantaient des psaumes, et que plusieurs s'avançaient encore vers la porte pour aider ceux qui y étaient les premiers pour l'enfoncer, il ne douta pas que ces scélérats n'en voulussent à sa vie; et dans ce moment il dit à deux valets qui étaient auprès de lui de se confesser, ce qu'ils firent à l'instant, et après leur avoir donné l'absolution, il les exhorta à mourir courageusement pour la foi de Jésus Christ, et leur bailla à chacun un fusil pour se défendre autant qu'il leur serait possible, de sorte que la porte de la rue étant enfoncée, la Violette, l'un des valets ouvrit celle de la chambre, et tira un coup de fusil. Il en tua un sur les degrés, et referma après ce coup la porte, ce qui intimida si fort ces malheureux que pas un n'osa monter de crainte d'un pareil sort. Mais ils prirent la résolution de mettre le feu à la maison, et auparavant ils entrèrent à une chambre basse où ils trouvèrent le maitre d'école qu'ils égorgèrent; et de là ils entrèrent dans une petite chapelle attenante, et après avoir pris le calice qu'ils mirent en mille pièces, et tout ce qu'il y avait sur l'autel, ils prirent la paillasse sur laquelle était couché le maitre d'école déjà mort et mirent le feu à cette paillasse, après y avoir mis la chaise du prédicateur, afin que le feu fit plus tôt son effet. Comme la chambre de mr l'abbé était au-dessus de la chapelle, la fumée commençait à l'étouffer, et voyant bien qu'il allait être brûlé, il prit la résolution d'attacher les draps de son lit à une fenêtre qui aboutit à un ruisseau qui passe au derrière de cette maison, et étant descendu avec ses deux valets, une des sentinelles s'aperçut lorsque le dernier d'eux descendit, et lui tira un coup de fusil qui l'attrapa à la cuisse et le renversa par terre. Celui-ci se trouva le nommé la Violette, l'un de sesdits valets et s'en étant saisis, ils reconnurent que ce n'était pas mr l'abbé; la nuit était assez obscure pour favoriser la fuite du pauvre abbé. Il s'était caché tout en chemise au bord de ce ruisseau contre un rocher, mais malheureusement le feu prit tout à coup avec une si grande impétuosité que fut découvert aussi facilement qu'il l'aurait été en plein midi; il fut donc d'abord saisi par dix ou douze des plus scélérats qui lui donnèrent vingt coups de hallebarde et de bouche de fusil, en lui reprochant tout le mal qu'ils prétendaient qu'il avait fait à leurs frères dans ses missions, et lui dirent qu'il ne pouvait le réparer qu'en les suivant, et en adjurant sa religion, et qu'à ce prix ils lui donneraient la vie, ce saint abbé leur répondit qu'il aimait mieux mourir, et qu'il les suppliait pour toute grâce de lui donner le temps de faire un acte de contrition, tout celà fut entendu par ce la Violette valet qui était à deux pas de là blessé et gardé par une autre troupe, et l'autre valet fut assez heureux pour passer de l'autre côté du ruisseau, et de là monter à une terre où le blé n'était pas coupé dans lequel il se cacha, de sorte que mr l'abbé s'étant mis à genoux après avoir fait sa prière que ces malheureux ne lui laissèrent pas faire fort longue, ils le poignardèrent avec une cruauté sans exemple, lui déchirèrent le visage, et lui firent souffrir par cent coups de sabre différents la mort la plus cruelle qui fut jamais. Cependant la Violette leur demandait la vie avec une instance telle qu'on peut s'imaginer, et quelques uns de ceux qui le gardaient lui appuyant pour lors leur fusil sur l'estomac, députèrent les autres à leur prophète qu'ils nommaient Esprit pour savoir de lui s'il fallait lui donner la vie; à cette ambassade, Esprit qui était avec le gros de sa troupe sur une hauteur fit des grimaces usitées parmi ces fanatiques, et feignant d'avoir consulté le Saint Esprit, il cria tout à coup grâce, grâce, à ces mots ils retirèrent leurs fusils qu'ils avaient appuyé contre lui, et le firent lever en lui disant qu'il fallait venir remercier leur prophète, et les suivre, et que ce n'était qu'à cette condition qu'on lui donnait la vie; la Violette avait servi un trop digne maitre pour n'avoir pris toutes les impressions d'un véritable chrétien, et il aurait donné sa vie plutôt que de faire ce qu'on lui demandait, il leur dit qu'il ne pouvait se remuer de sa blessure, et qu'il les conjurait de le laisser en repos. Cependant il trouva moyen de s'approcher d'un moulin sans qu'on s'en aperçut, et comme une partie de ces scélérats étaient occupés à chercher dil enè tua 4 de sa main, fendit la tete à un qu'il arrêta et donna la fuite au reste de cette canaille qui trouvèrent leur salut dans le bois. Un moment après mr de Miral qui avait appris la mort du curé de St André de Lancize et qu'ils étaient allés du côté de la Devèze arriva à cet endroit au bruit des coups dffla les habitants de ce lieu qui n'avaient osé sortir de leur maison ni même se mettre à la fenêtre à cause de la défense qui leur en avait été faite par tous les sentinelles que ces gens avaient mis à chaque rue sous peine de la vie, allèrent prendre le corps du pauvre abbé qu'ils eurent peine de reconnaître à cause des différents coups qu'il avait reçu sur son visage, et sur plusieurs autres endroits de son corps, et le portèrent à St Germain de Calberte qui était le lieu de sa résidence ordinaire ou plusieurs prêtres du voisinage se rendirent, et l'enterrèrent avec toute la cérémonie due à une personne de son rang et de son caractère.

On aurait cru que ces scélérats avaient assouvi leur rage sur la personne de mr l'abbé. Cependant en plein jour le mardi matin ils allèrent à Frigère qui est de la même paroisse du Pont de Montvert et poignardèrent le curé; et le jeudi ils allèrent au lieu de St André de Lancize à la maison du curé, qui croyant de trouver son salut en montant au clocher de son église fut pourtant trompé dans son attente, car ces malheureux après avoir foulé sa maison, un d'eux s'imagina qu'il pourrait être au clocher et y étant monté par une échelle qui aboutit à un trou par lequel un homme seul peut à peine passer pour aller à ce clocher, il y trouva ce pauvre curé qu'il égorgea et blessa à mort sur la place, sans qu'il fit aucun effort pour défendre sa vie, car il n'aurait eu qu'à abattre l'échelle ou repousser cet assassin quand il abordait le trou. Mais il fut sans doute tellement étourdi qu'il ne songea pas à défendre sa vie; cet assassin étant descendu et ayant raporté à ses camarades l'exploit qu'il venait de faire, ils prirent tout ce qu'il avait de bon dans sa maison et dans l'église, et mirent le feu et se retirèrent.

Il est sans doute surprenant que dans ce pays personne ne s'opposa à l'entreprise de ces scélérats, mais il faut observer que ce quartier est rempli de nouveaux catholiques ou plutôt de religionnaires obstinés, et il n'y avait aux environs et même à 4 ou 5 lieues de cet endroit que mr de Miral gentilhomme de considération ancien catholique qui réside au lieu de Florac et où il est inspecteur de la bourgeoisie du voisinage, il assembla autant de compagnie qu'il put et alla droit au Pont de Montvert, mais fort inutilement, car pendant sa marche les espions qu'il avait envoyé à l'avance n'eurent jamais un bon avis de l'endroit où ces gens étaient passés, de sorte qu'il ne lui fut pas possible de les trouver. Il y a un bois aux environs, de haute futaie entièrement épais, et qui contient 3 ou 4 lieues de pays. Il appartient à mr le prince de Conty et on y prend des arbres pour les vaisseaux du roi et l'on convient qu'il faudrait plus de 10000 hommes pour entourer ce bois. C'était le lieu de retraite de ces scélérats, de sorte que mr de Miral croyant que tout était dissippé, il se retira à Florac. Cependant le secrétaire de mr l'abbé était déjà parti pour aller donner avis à mr le comte de Brolle de l'assassinat de son maître et comme il y a dix huit ou vingt lieue du Pont de Montvert à Montpellier, mr de Brolle n'ayant eu la nouvelle que le jeudi au soir, il ne put arriver que le samedi sur les lieux avec environ cent hommes qu'il avait ramassés et fit une diligence inconcevable ayant marché trente heures de suite sans presque se reposer, dans cet intervalle de temps Mr Poul l'un des capitaines de ces nouvelles compagnies de fusiliers qu'on a fait dans la province qui était en quartier à Valleraube s'avança du côté de Barre avec sa compagnie composée de trente hommes, il en envoya d'abord 15 commandés par un sergent pour aller reconnaître ou pouvaient être ces scélérats et il eut avis le vendredi 28e du mois qu'ils venaient de brûler le château de la Devèze qui est à une lieue et demi de Barre, c'est ici l'action la plus tragique qui ait jamais été faite; ce château est seul à la campagne, le seigneur et ses prédecesseurs ont toujours été anciens catholiques et tout le monde convient que c'était une famille de bénédiction dans ce pays. Ces malheureux au nombre de trente cinq à quarante abordèrent le château sur les 7 à 8 heures du matin, et ayant trouvé l'ainé de la maison dans la basse cour, ils lui demandèrent les fusils et autres armes qui étaient dans le château. Il offrit d'abord de les leur bailler, et dans le temps qu'il allait vers les degrés pour monter au château, un de ces malheureux lui tira un coup qui le laissa raide mort sur la place; le cadet descendit à ce bruit avec un fusil qu'il tira à celui qui se trouva le plus avancé et le tua et d'abord on le saisit et on l'égorgea à quatre pas de son frère; la soeur de ces messieurs qui s'était éveillée au bruit qui se faisait dans la basse cour descendit toute échevelée et fut fort surprise de trouver ses deux frères morts et noyés dans leur sang l'un près de l'autre; à ce triste spectacle elle se jette au col d'un de ces scélérats, et lui demande la vie en des termes qui auraient attiré la pitié et la compassion du plus endurci de tous les hommes. Mais ni ses larmes ni sa beauté (car on assure que c'était une demoiselle de vingt ans des plus belles de tous les environs) ne surent toucher ces barbares, elle fut inhumainement poignardée à côté de ses frères; la pauvre mère qui avait été retenue jusqu'alors par la crainte dans sa chambre ne put s'empêcher de descendre et trouva ses enfants étendus sur la place, elle eut beau demander la vie à ces barbares et leur représenter son état déplorable, le rentier qui était aussi dans le château voulut leur dire que cette pauvre femme était assez malheureuse de voir ses trois enfants morts sans lui arracher la vie, il fut puni sur le champ et la pitié qu'il voulut leur inspirer, car ils le poignardèrent et la pauvre dame aussi. Ils ne donnèrent la vie qu'à une servante qui était présente à toutes ces exécutions cruelles et que ces barbares firent retirer par force du corps sanglant de ses maitresses. Cette fille rapporte que ces gens disaient qu'il fallait éteindre cette famille parce qu'elle était l'asile des prêtres et des catholiques de ce quartier, ce qui était effectivement véritable; après cela ces infâmes montèrent au château et ayant pris tout ce qu'il y eut de bon et de propre à être emporté, ils entrèrent dans une chapelle où l'on disait la sainte messe par permission de mr l'évêque de Mende, ils renversèrent l'autel et après cela ils mirent le feu au château et à la chapelle, et on ne doute pas qu'un vieux oncle de ces messieurs qui s'était enfermé dans sa chambre n'ait été réduit en cendres car on ne l'a pas trouvé du depuis.

L'histoire ne saurait nous apprendre rien ,de semblable parmi les peuples les plus barbares on n'a jamais exercé rien de si cruel.

Ces malheureux se retirèrent ensuite du coté de la plaine de Fontmort environ une lieue de ce château et s'étant rassemblés sous un côteau, ils firent halte et dans le temps qu'ils mangeaient le sieur Poul qui avait envoyé des espions pour les découvrir un peu avant lui fut averti par celui qui était le plus avancé par un signe qu'il lui fit de son chapeau qu'ils étaient à cet endroit, il s'avança d'abord avec cinq de ses soldats, les autres dix qui lui restaient de sa compagnie étant un peu après de lui; ces 35 ou 40 l'ayant aperçu qu'il venait à eux se levèrent d'abord et ayant pris leurs armes, ils se mirent en défense et lui dirent qu'il n'avait qu'à s'avancer; tout autre que le sr Poul n'aurait osé attaquer un grand nombre de gens armés qui tenaient leur fusil posté contre lui; cependant, comme c'est le plus brave et le plus intrépide de tous les hommes sans attendre que ses autres dix soldats l'eussent abordé, de crainte qu'ils ne se jetassent dans un petit bois qui était à quatre pas de là, il se renversa sur la tête de son cheval et fondit sur eux le sabre à la main, et après avoir essuyé 5 ou 6 coups de fusils, il en tua 4 de sa main, fendit la tete à un qu'il arrêta et donna la fuite au reste de cette canaille qui trouvèrent leur salut dans le bois. Un moment après mr de Miral qui avait appris la mort du curé de St André de Lancize et qu'ils étaient allés du côté de la Devèze arriva à cet endroit au bruit des coups de fusil qu'on avait tiré, et s'il était arrivé un quart d'heure plus tôt il les aurait investi tous avec le sr Poul et il n'y en aurait pas échappé un seul. Cependant quelques uns de ses soldats avec ceux de Poul étant entrés dans le bois, ils virent contre un arbre un sac et s'étant approchés ils trouvèrent l'homme qui se terrait, ils s'en saisirent et après lui avoir oté son fusil ils l'emmenèrent à l'endroit où était le sieur Poul et par un coup du ciel il se trouva heureusement que cet homme était l'un des chefs de ces bandits, Esprit Séguier, celui qu'on nommait entre eux le prophète; le sr Poul, content alors de sa prise rassembla ses soldats et conduisit lui-même ce scélérat avec l'autre qu'il avait blessé qui s'appelle Pierre Novel à St Hipolyte et laissa mr de Miral qui n'ayant pas trouvé aucun autre prit son chemin avec sa troupe du côté du Pont de Montvert. Cependant mr le comte de Brolle arriva le samedi à St Germain de Calberte, et le dimanche matin il alla au Pont de Montvert; son arrivée acheva de les dissiper, et après avoir resté trois jours au Pont de Montvert, il reprit le chemin de StHippolyte ou étant arrivé, il donna ordre à mr Poul de conduire à Florac cet Esprit Séguier, et l'autre, et de les remettre entre les mains de huit commissaires du présidial de Nîmes et du procureur du roi qui allaient siéger à Marvejols et qui avait resté à Florac par ordre de mr l'intendant pour juger les coupables, on a remarqué que pendant cette conduite cet Esprit Séguier regardait toujours à droite et à gauche s'imaginant qu'on viendrait l'enlever, mais il était en très bonnes mains pour cela, aussi dès qu'il aperçut Florac il dit qu'il était perdu et qu'il avait cru jusqu'alors que ses frères le viendront enlever, il arriva à Florac le vendredi 9e de ce mois d'aout, et un jour auparavant on avait emmené prisonnier Moïse Bonnet et huit autres, leur procès leur a été fait et parfait et on n'a trouvé de preuves concluantes que contre trois, savoir Pierre Séguier dit l'esprit, Pierre Novel et Moïse Bonet; ces trois ont été condamnés le jeudi 10e aout savoir Séguier à faire amende d'honneur dans le lieu du Pont de Montvert, à avoir le poing coupé devant la chapelle qui avait été brûlée audit lieu, et ensuite brûlé tout vif, ses cendres jetées au vent, ayant été préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour découvrir les complices; Novel à faire amende d'honneur devant l'église brûlée de la Devèze, ensuite rompu tout vif et après son corps jeté dans le feu jusques à consumation préalablement appliqué à la question ordinaire, Bonet à faire amende d'honneur devant l'église et dans le lieu de St André de Lancize, ensuite pendu et après son corps jeté dans le feu jusques à consumation étant aussi préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire,à l'égard des autres accusés on a ordonné une inquisition continuée, et ils ont été traduits au fort de St Hippolyte.

Les juges sont entrés à 6 h du matin et ne sont sortis qu'entre trois à quatre du soir, de sorte qu'on ne leur a pas prononcé leur jugement le même jour, mais on a nommé Mr L Fabre et Daudé pour commissaires pour aller sur les lieux prononcer à chaque condamné son jugement et les faire appliquer à la question, et recevoir leur testament de mort.

Au retour des commissaires qui ne pourra être au plus tôt que dimanche, l'on saura ce que ces malheureux auront avoué dans la question ou à la vue d'une mort prochaine.