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Le
prophétisme cévenol de 1685 à 1702
Conférence
de Jean-Paul CHABROL, Musée du Désert,
2 septembre 2001
À
sa traduction du Théâtre sacré des Cévennes
- cette émouvante " bible " du prophétisme
languedocien - le prophète anglais John Lacy a donné
un beau titre, celui qui exprime peut-être le mieux l'essence
même de ce phénomène bouleversant : A Cry from
Desert, un " cri jailli du Désert ", ce tragique
désert cévenol où " Dieu faisait crier les
pierres " selon Claude Brousson.
En effet, en ces années de misère et de crise qui signent
le crépuscule du règne de Louis XIV, une parole inouïe
et radicale se déploie à travers les Cévennes
traumatisées par la Révocation de l'Édit de Nantes.
Cette parole véhémente est celle des petits prophètes
qui se sont multipliés en Languedoc oriental depuis 1688. Né
cette année-là en Dauphiné, ce prophétisme
juvénile franchit le Rhône pour gagner, par violentes
bouffées successives, le Vivarais, les garrigues subcévenoles,
les basses puis les hautes Cévennes.
Cette parole torrentielle, comme si elle ne se suffisait pas à
elle-même, est accompagnée d'une gestuelle stupéfiante
qui dérange encore de nos jours. Les petits prophètes
soupirent, gémissent, sanglotent, versent des larmes qui sont
parfois de sang au grand étonnement des témoins. Ils
frémissent ou tremblent de tous leurs membres. Au terme de
brutales secousses, ils tombent fréquemment à la renverse.
D'autres restent parfois au sol comme morts pendant de très
longues minutes.
I. Qui
sont ces gens singuliers qui s'expriment ainsi par le verbe et par
le corps ? Qui sont ces exaltés qui enfièvrent les Cévennes
?
À l'exception de quelques nourrissons et d'une poignée
de vieillards, les prophètes sont dans leur grande majorité
des jeunes gens - des filles et des garçons - qui appartiennent
à la génération née en deçà
et au-delà de la funeste année 1685. Cette génération
n'a pas connu l'encadrement religieux et moral des consistoires et
des pasteurs. Forcée de fréquenter les petites écoles
catholiques et d'aller, sous la contrainte, à la messe, cette
génération vit très mal l'hypocrisie qui consiste
à être catholique le jour et protestant la nuit. Un prophète
camisard a très bien souligné le trouble suscité
par ce double jeu honteux. Il écrit : " Forcé par
les uns, dès mon enfance, à fréquenter les messes,
et instruit autrement par mes parents [...] ma première jeunesse
se passa [...] ainsi dans l'embarras de je ne sais quels doutes "
(Élie Marion).
Ces jeunes filles et ces jeunes garçons sont des gens de peu,
des pauvres pour le plus grand nombre : bergers, bergères,
brassiers, fileuses, cardeurs... Pour les personnes de qualité,
les puissants et les dominants, les prophètes sont des gueux,
un ramassis de gens sans aveu, une vile populace de rustres illettrés
qui ose se piquer de religion et défier les représentants
du Roi. Face au déconcertant comportement des petits prophètes,
les bons Messieurs et les bonnes âmes, catholiques et protestants
confondus, s'émeuvent, se récrient, se scandalisent.
Certains se gaussent et ironisent facilement sur les postures de ces
enfants ou de ces adolescents emportés par leur enthousiasme
religieux. À l'unisson, ces beaux esprits si raisonnables ne
sont pas avares de qualificatifs. Sous la plume, les prophètes
sont des imposteurs, des simulateurs, des comédiens, des fous
et des malades. D'autres fantasment sur une " Fabrique des Prophètes
" qui n'a, bien entendu, jamais existé. D'aucuns comparent
les inspirés à des bêtes qui hurlent comme des
loups ou aboient comme des chiens. En un mot, bref et sans appel,
et qui fera fortune : ce sont des " fanatiques " ! Plus
tard, on écrira des " fous de Dieu ". Et voilà
l'inspiration décrite comme un fanatisme sans cesse renouvelé,
une épidémie aussi redoutable que la peste. Au refuge,
le prophétisme provoque de véhémentes polémiques
théologiques. Mais à l'exception notable de Pierre Jurieu
et de Claude Brousson, la majorité des ministres manifeste
" une réprobation dédaigneuse et obtuse "
(E. Labrousse) à l'égard des enfants prophètes.
II.
Que disent ces gens du peuple avec leurs pauvres mots prononcés
en un français maladroit ? Que signifie cette religiosité
émotive, pathologique, qui alarme les " puissances "
du Languedoc et chagrine le Refuge ? Quel sens donner à cette
formidable prise de parole collective qui embrase le pays cévenol
de la Plaine à la Montagne ?
Puisant par bribes dans les Écritures et les sermons des prédicants
(François Vivent, Jean Roman, Claude Brousson pour ne citer
que les plus célèbres), influencés par les lettres
pastorales de Pierre Jurieu, les petits prophètes portent la
parole biblique jusqu'à l'incandescence. Dans cette langue
sacrée et rustique, emplie de formules extraites de l'Ancien
Testament, se lisent la punition, la douleur, la fureur, le désespoir
et l'espoir.
Ces citations bibliques hachées, ces corps adolescents secoués
de spasmes, ces visages torturés et inondés de larmes
sont aussi une manière de combler le vide spirituel créé
par la désertion des ministres, de combler aussi la distance
culturelle qui séparait le peuple de ses minces élites.
On est en effet loin, très loin du raffinement théologique,
des beaux sermons ampoulés, de la rhétorique brillante
et ciselée qui a marqué la littérature classique
du XVIIème siècle. À travers ce langage singulier
et brutal, c'est la culture religieuse du pauvre qui s'exprime sans
fard. Sans équivoque aucune, elle témoigne d'un attachement
viscéral à Dieu et à la foi des ancêtres.
Ayant pour mémoire l'errance d'Israël dans le Désert,
les inspirés ne cessent de crier - dans un parler biblique
chaotique - " l'essentielle blessure dont les huguenots sont
à la fois victimes et coupables " (D. Vidal).
Pour comprendre l'origine de cette douloureuse et profonde blessure,
il faut se souvenir de la tentative - totalitaire avant l'heure -
de Louis XIV d'anéantir non seulement une foi mais aussi une
culture façonnée par plus d'un siècle de calvinisme.
N'oublions pas les temples détruits et rasés, les pasteurs
contraints à l'exil, les cultes et les livres saints interdits.
C'est en effet tout l'appareil ecclésiastique qui est détruit
en l'espace de quelques semaines et, par voie de conséquence,
c'est toute l'armature sociale qui s'effondre laissant le champ libre
à ce déferlement de paroles sans précédent.
N'oublions pas l'incroyable violence qui s'exerce contre un peuple
désarmé et démuni : les brutalités des
soldats, le pays mis en coupe réglée, l'exil et le bannissement,
les prisons et les galères, les pendaisons, les corps démembrés
sur la roue et livrés ensuite au bûcher !
C'est dans ce contexte de crise marquée par la perte des repères
identitaires que jaillit la parole dolente des prophètes, "
ces pierres que Dieu fait crier dans le désert " cévenol.
Elle dit d'abord le refus d'un anéantissement annoncé
sinon programmé. Elle est l'expression d'une forme d'insoumission
inédite.
Ce désastre sans pareil interpelle la génération
des inspirés. Prédicants et prophètes trouvent
une explication aux malheurs endurés dans les tribulations
et les épreuves du peuple hébreu à sa sortie
d'Égypte. Tous savent que le peuple d'Israël, dans sa
longue errance à travers le Sinaï, a été
souvent châtié par Dieu pour sa désobéissance,
son infidélité et son idolâtrie.
Les prophètes connaissent par cur les malédictions
promises à un peuple impie. N'ont-ils pas lu dans le Deutéronome,
ou entendu dans les Assemblées, cette question que des enfants
pourraient un jour adresser à leurs parents punis par Dieu
: " pourquoi l'Éternel a-t-il ainsi traité votre
pays ? pourquoi cette ardente, cette grande colère de Dieu
? ". Pourquoi les huguenots français sont-ils, eux aussi,
châtiés par Dieu ?
Les inspirés endossent le malheur et l'humiliation de leurs
parents et de leurs grands-parents qui ont brutalement et massivement
apostasié en 1685. Cette abjuration collective a développé
au sein de la population nouvellement convertie un formidable sentiment
de culpabilité dont on a du mal aujourd'hui à mesurer
l'ampleur et la profondeur. Ce sentiment, le discours des prophètes
le traduit à sa façon en martelant : l'affliction, la
honte, la souillure, la corruption, la perdition. Jusqu'à l'obsession
voire la névrose, l'expressionnisme convulsif des inspirés
exprime la faute et le péché. D'où, à
travers les transes, ces lancinants et lugubres appels à la
repentance, à la pénitence et à la miséricorde.
Abraham Mazel, dans ses mémoires dictées à Londres,
se souvient de ces imprécations et de ces injonctions qui ravivaient
la brûlure de l'apostasie et de la faute : " Amendez-vous,
repentez-vous, n'allez plus à la messe, renoncez à l'idolâtrie
! ".
Toutefois, le discours prophétique n'est pas un repli morbide
et suicidaire sur le malheur et la souffrance, ni même une résignation.
Il exprime aussi une espérance. Les inspirés - à
la suite des prédicants - savent que Canaan est proche, que
la délivrance succédera aux épreuves. Cette identification
à " Israël selon l'esprit " se double d'une
lecture apocalyptique de l'histoire immédiate et cruelle vécue
par les huguenots. La parole des prophètes se repaît,
toujours par fragments et non sans déformations, des spéculations
eschatologiques, millénaristes, de Pierre Du Moulin et de Pierre
Jurieu qui annoncent dans leurs écrits diffusés en Cévennes,
la délivrance prochaine de l'Église, la ruine de Babylone,
le châtiment de Pharaon autrement dit Louis XIV. Ici et là,
des inspirés annoncent même l'imminence de " la
fin du monde et de la dernière heure ". Les prophètes
du malheur huguenot sont aussi prophètes de bonheur, ce "
bonheur de mille ans " (J. Delumeau) qui succédera à
la délivrance.
Mais
dans l'espérance inquiète de cette délivrance,
la répression royale ne faiblit pas bien au contraire. Elle
exaspère de plus en plus une population cévenole opiniâtre
qui crie partout dans les réunions au Désert que "
Dieu la vengera ".
C'est à partir de l'automne 1701 que le prophétisme
se répand dans les hautes Cévennes, une région
où depuis 1686 se singularise par son zèle répressif
un certain Abbé du Chaila. Entre Aigoual et Bougès,
apparaissent de nouveaux prophètes, des vagabonds de Dieu qui
ne cessent de tenir, au péril de leur vie, des assemblées
religieuses malgré les rigueurs du climat et une répression
toujours plus sanglante. Parmi eux, Henri Castanet de Massevaques
; Françoise Brès du Pont-de-Montvert ; Esprit Séguier
du Magistavols.
En l'espace de quelques mois, de janvier à juillet 1702, le
phénomène prophétique enfle dans une étrange
atmosphère de fin du monde et de grande colère mal contenue.
Plus grave, les inspirations des prophètes se radicalisent
et se chargent d'une " énergie vengeresse " (C. Bost)
inquiétante pour l'avenir. Désormais, les ombrageux
prophètes des hautes terres sont fermement décidés
à délivrer l'Église comme le rappelle la célèbre
vision d'Abraham Mazel des " grands bufs noirs qui mangeaient
les choux du jardin ". Au mois de juillet 1702, au sommet du
Bougès, nouvel Horeb, les inspirés se muent en "
instruments de la vengeance de Dieu " (Ph. Joutard). Le meurtre
rituel de l'Abbé du Chaila marquait le début de la guerre
des Camisards, une guerre menée de bout en bout par des prophètes
armés...
Jean-Paul
CHABROL, Barre-des-Cévennes, août 2001.
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